À la place des fous… (evento)

 Le jaune tente de s’emparer de la ville, la couleur d’Evento 2011, le deuxième opus de la biennale d’Art contemporain de Bordeaux.
Ce jeudi soir, c’est le début, l’inauguration public : mais étrangement, ça commence par du rouge.

Façade du Grand Hôtel, Place de la Comédie

La Place de la Comédie sans doute n’a jamais si bien porté son nom avec cet italien qui invoque les fous, déclenche les lumières, met le feu au Grand Hôtel, lance la musique, incite à danser et à chanter.
Il y a quelque chose de la Comedia dell’Arte, une impression d’improvisation, le grotesque, la parole libre. Pippo Delbono est sur une scène au centre du public, il récite des textes-poèmes qui s’affichent sur la façade du « palace » bordelais. Régulièrement les musiciens jouent du Kraftwerk (The model) version classique, un choeur chante debout sur les marches, le ciel est nuageux, on attend l’apocalypse…

Il invite à ses côtés son ami Bono (rencontré dans un hôpital psychiatrique), un monsieur de 75 ans qui peine à marcher, qui est sourd et muet, et qui va au micro pousser un chant qui ressemble à un cri. Cela dure plusieurs minutes.
Je l’entends comme une plainte violente, je pense à mon père. À ce moment-là, je suis certaine que si la souffrance pouvait s’exprimer, la douleur mélangée à la peur de mourir, ce qu’on ressent quand on est mortifié par son propre corps, je suis certaine que c’est ce chant crié qui sortirait de nous.
Quand j’entends ça, j’entends ce que je n’ai pas entendu pendant les jours où mon père immobile est en train de mourir : mon père qui crie. Ça m’a d’abord troublée, puis ça m’a soulagée d’entendre ça. D’entendre la monstruosité s’exprimer. L’art permet de vivre ces expériences-là, des émotions auxquelles je n’avais même pas pensé.


Plus tard, on écoute l’autre invité : un musicien des rues, habitué des terrasses bordelaises, un de ceux que tu écoutes vaguement une ou deux fois, à qui tu ne donnes jamais d’argent parce que tu les entends tout le temps ces musiciens de rues, ça t’empêche d’avoir une conversation pendant les 10 minutes qu’ils jouent, et là, il est sur scène, dans la lumière, et ces mêmes bordelais l’écoutent et le regardent d’une autre façon… Ambiance méditerranéenne pour son air de guitare, il chante aussi avec la plainte dans la voix.
Je pourrais parler aussi des mots qui s’affichent, parfois ça dérange, un peu subversif, symbole facile d’une bourgeoisie qui prend feu. Pippo finit sur la lecture du poème Illuminations de Rimbaud…

Est-ce de l’Art contemporain tout ça ? Pas sûre… Pour l’instant, Evento ressemble à un festival des arts de la rue.
Mais l’essentiel ici, hier soir, c’était de vivre autrement : de voir des mots sur des murs, le ciel de la nuit devenir rouge ou jaune, d’écouter la musique forte hors du Théâtre, que la Comédie des fous soient au centre de la place au milieu de nous.

Beau reportage photos ici