2014 : 11 déambulations dans Junkpage !

En 2014, j’ai écrit dans le magazine Junkpage onze déambulations, soit autant de récits de promenades aux destinations variées ou imprudentes ou guidées ou rêveuses… Ma curiosité fut parfaitement comblée ! Petite synthèse de chacune…

©JacquesLePriol
©JacquesLePriol

– ON VA, ON VIENT
Junkpage n°8 / numéro double décembre 2013 / janvier 2014 

Cette déambulation commençait par la fin – avec un cygne qui dérive sur la Garonne – et finissait par un début… Texte entier à lire ici ou ici.
extrait : « Je croyais que j’allais méditer.
Je vois loin, oui c’est certain, le grand ciel, le grand fleuve, mais on ne peut pas se défaire de l’agitation, les voitures en face.
Je croyais que j’allais cligner des yeux et voir un peu comme un Mékong.
Je croyais que ça serait paisible.
Voilà quelques mouettes posées sur l’eau qui se laissent porter comme mon cygne au début de l’histoire. Le soleil est pâle, la pluie arrive.
J’ai refermé la porte derrière moi. Comme si je fermais la grille du jardin.
Ce n’est pas un carrelet* poétique, ni bucolique, juste une vieille station-service pour les bateaux ; elle est abandonnée entre une ligne droite pleine de circulation, un peu de Garonne et un bout de rocade. »

La fin du texte :
« Ça va recommencer comme ça : en janvier.
Ça commence toujours en janvier.
On dit ça pour septembre aussi, que c’est un début, à cause de la rentrée après les vacances d’été. Ça fait deux débuts par an. On complique vraiment les choses si on y pense. Mais n’y pensons pas…
Donc janvier 2014.
Une bascule, de l’un (2013) à l’autre (2014), inévitablement on y pensera : à ce qu’on laisse derrière soi, à tout ce qui va encore nous arriver. Une année entière, ça en fait des trucs qui vont dériver d’un côté ou de l’autre… Ou en rond, la Garonne fait bien des tourbillons.
Et entre les deux, on ira danser. »

©OlivierCrouzel
©OlivierCrouzel

– VUE D’EN HAUT
Junkpage n°9 /  février 2014
Cette déambulation se termine sur le haut d’un château d’eau. À ma grande surprise, ce texte sur « les questions que posent les châteaux d’eau » a provoqué beaucoup d’enthousiasme. À la suite, j’ai visité d’autres sites liés à l’eau afin de rédiger le supplément « Journées du Patrimoine » à la demande de la Lyonnaise des Eaux. 
Extrait :
« On a tous un château d’eau près de notre enfance ? »
Fin du texte :
« Je suis en haut d’un château d’eau…
Vertige.
Je suis là. Face à la lumière rouge qui signale la hauteur aux avions.
D’ici, je vois évidemment tous les autres châteaux d’eau. Vue à 360°
De tout là-haut, je pense (avec le vent dans les cheveux) : il n’y avait donc personne dans le cylindre étroit du château d’eau de Lormont, sinon l’alarme intrusion l’aurait signalé.
Et puis ça n’existe pas les créatures des châteaux d’eau…
Quand l’enfance croise l’expérience.
Quand on découvre la réponse au mystère. »
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– REMBOURSEZ ! REMBOURSEZ !
Junkpage n°10 /  mars 2014
Déambulation découverte totale : le musée nationale de la sécurité sociale est situé à Lormont (33) sur la rive droite de la Garonne, dans l’agglomération bordelaise. Légèrement désuet, intéressant, message solidaire inside. À lire ici ou ici.

extrait :
(J’ai aussi remarqué que, depuis que je déambule, je vois des déambulateurs partout. Non, je veux dire, je lis et j’entends le mot « déambulation » partout tout le temps. Selon le phénomène « qu’on est davantage attentif à ce qui nous préoccupe », j’ai l’impression désormais que la terre entière déambule. Je me console en me disant que, quand je serai vieille, je ne serai pas prise au dépourvu, – je penserai à vous, à ces textes – quand on m’encouragera : « Allez, madame Poirier, prenez le déambulateur, ça sera plus facile… »)
Fin du texte :
Cet endroit n’a pas de soutien autre que les dons (tous les objets, par exemple). Il appartient pleinement à l’Assurance maladie, qui n’a pas vocation à faire musée. Et par ces temps de trou dans… il serait mal vu qu’ils en fassent une sorte de Guggenheim de la Sécurité sociale.
Pourtant, il ne semblerait pas inutile qu’un lieu pareil devienne un temple, avec des pèlerinages, un endroit-totem pour mettre en lumière et en valeur les hommes entre eux, quand ils s’organisent remarquablement pour que chacun traverse le mieux possible les accidents de parcours, la malchance ou la fragilité.
Morale de l’histoire : en ces périodes de remise en cause du système, il est dommage de devoir connaître soi-même (ou pas loin de soi) (mais soi-même, c’est assez radical pour comprendre la leçon en question) l’insécurité soudaine d’une maladie-invalidité-vieillesse pour apprécier pleinement la beauté du geste qu’est cette solidarité organisée…
Autre fin : un musée de la Sécu dans un château à Lormont, mais qui va me croire ? »

les filles de la sécu ont de bien jolies tenues
les filles de la sécu ont de bien jolies tenues


– LA BOUGIE SUR LE GÂTEAU

Junkpage n°11 /  avril 2014
Déambulation un peu spéciale pour le premier anniversaire du magazine Junkpage !
À lire ici en entier !

extrait :
« Cette fois c’est vrai, je vous jure, tout a vraiment commencé comme ça.
Avril 2013, il y a 1 an : JUNK
PAGE.
N’étant pas journaliste, j’avais rendu la déambulation n° 1 fièrement écrite à la première personne du singulier : « je » partout. La rédac-chef en m’embauchant m’avait demandé ça, un récit, que je raconte une promenade à ma façon. Elle avait lu mon texte initial et m’avait dit : « Oui, c’est bien. Sauf que tu dis “je”. »
Voilà pourquoi on a précisé auteure. Avec un « e » parce que je suis féminin. Ça fait bizarre à l’œil, mais je suis sûre que dans cinquante ans, quand les salaires des femmes auront des dents et qu’elles seront nombreuses à être docteure et députée et chefe, auteure avec un « e », ça ne choquera plus personne. »

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– IN EX-JARDIN ROYAL
Junkpage n°12 / mai 2014
Déambulation post-élections municipales-ça fait mal… Le jardin public au coeur de Bordeaux, endroit familier, s’avéra idéal pour se réfugier. À lire ici ou ici.
extrait :
« Où se rassurer quand on se sent perdu chez soi ?
J’ai cherché les endroits qui pourraient faire ça, me rassurer, dans ma ville, la bordelaise, celle dont certains se plaisaient à dire (sans savoir de quoi ils parlent en général) qu’elle s’était endormie et maintenant réveillée. À ce moment de l’histoire, c’est-à-dire début avril, sincèrement, moi j’aurais préféré me rendormir. Faire la belle au bois dormant, et on verrait bien dans cent ans si ça vaut le coup d’un baiser pour sortir du lit.
Alors j’ai cherché cet endroit dans Bordeaux où je pourrais me reposer.
Retrouver un peu de paix. Retrouver un peu d’enfance.
Il y avait des rayons de soleil.
C’est le début du printemps, le Jardin public est passé en horaire d’été, les portes ferment à 20 heures. « 

Autre extrait :
« Plus loin, il y avait un autre panneau : « ESPACE DE VÉGÉTATION SPONTANÉE ».
Sans doute, cet après-midi-là, je mélangeais tout… EXPRESSION spontanée, CRÉATION spontanée, je ne sais pas pourquoi, mais je lisais autre chose que végétation. C’est le mot spontanée, ça m’a attirée, ça m’a fait du bien. Je me suis arrêtée.
La pancarte désignait un endroit très baba cool, fait de mélanges et de libertés, ce qu’on nomme scientifiquement la biodiversité. À bien y regarder, ça n’était pas le carré de jardin le plus séduisant, mais cette pelouse autonome, avec sa profusion de pâquerettes libres et spontanées, ça rappelait des endroits sauvages, une petite prairie pas prétentieuse et qui n’en faisait qu’à sa tête. J’ai pensé : « Faut que je leur dise. Si jamais ça tournait mal, voilà un territoire ami. Il n’est pas bien grand, mais ici on sera bien. On se réfugiera tous en terre spontanée. » »

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– OBSTACLES & CASAQUES
Junkpage n°13 / juin 2014

Déambulation qui se déroule à l’Hippodrome de Bordeaux, au Bouscat. Tour de contrôle et tour de piste… À lire en entier ici ou ici.
extrait : « Revenue là-haut, profitant de ce privilège de voir la course entière d’un seul coup d’œil.
J’ai parié 2 et 5.  Au milieu de la course, ils ne sont pas vraiment en tête, mais peu à peu, ils remontent, la casaque, etc., etc. Le 2 et le 5 sont déclarés gagnants provisoires ! Je n’en reviens pas ! J’imagine que je vais gagner une somme astronomique, quelle chute ça ferait pour ma déambulation : «
 Je rachetai JUNKPAGE tout entier et je partis en vacances… » Je redescends suivre les étapes de contrôle. Tout est OK, c’est validé. Je viens de gagner officiellement mon premier pari aux courses.
Je croise le chef de la sécurité qui me dit, content de lui :
– Alors ? Vous avez gagné ?
– Oui ! Pile ! Le 2 et le 5 !
Il se marre : – Vous pouvez sortir la valise pour les billets !

Au guichet, je tends mon ticket. On me rend 12,5 euros. J’avais misé 10 euros.
– Vous êtes sûr ?
– Oui, c’est l’ordinateur qui calcule, vous savez.
– Mais j’ai joué exactement le résultat…
– Avec le rapport, c’est ça, regardez.

Je ne comprends pas tout, sauf que tout le monde a joué comme moi, que j’aurais dû jouer gagnant plutôt que placé, et que le gardien a bien interprété son rôle de gardien, gardien des légendes et des histoires, gardien des espoirs…
Sinon, les joueurs ne jouent pas et les chevaux ne courent pas. »
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– DERRIÈRE LES RIDEAUX ROUGES
Junkpage n°14 /numéro double été juillet-août 2014
Une déambulation savoureuse dans les coulisses d’un théâtre en compagnie de la troupe de strip-tease « Collectif Bordeaux Burlesque » ! À lire ici ou ici
Extrait : « Je m’étonne de ce mélange de pudeur – les nippies cachent vraiment quelque chose – et de lâcher-prise. Pour cette déambulation, j’avais envie de chair et de vivant, de rencontrer des gens : je suis servie.
Leurs corps tremblent un peu parfois de trac. Ces mises à nu m’apparaissent très particulières, l’effeuillage ici raconte une autre histoire, autre chose que juste provoquer une excitation. Ça parle d’être soi-même alors qu’on incarne un personnage, ça parle de pudeur alors qu’on se déshabille devant les autres, ça parle de beauté alors qu’on a des corps imparfaits, ça parle de rire ou de poésie alors qu’on joue au strip-tease.
La troupe vient saluer. Il y a des paillettes partout.
Je file les retrouver dans la loge, je veux voir les visages d’après : leur réjouissance. »
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– ÉCOUTER LA RADIO
Junkpage n°15 /septembre 2014
Dans les studios des radios FIP et France Bleu Gironde, puis en reportage avec les pigistes… À lire en entier ici ou ici.
Extrait : « Derrière ses lunettes de soleil, les yeux bleu pâle sont mouillés, il pleure. Et puis cette phrase : « Pourquoi ils détruisent les oliviers ? » Il redit la phrase : « Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi ils détruisent les oliviers ?  » Des gouttes perlent sur son front. Il remercie le journaliste, ajoute quelques mots sur la presse pas toujours libre. Lorrain m’explique que ce témoignage va être compliqué à utiliser, l’accent va rendre le son difficile à comprendre, les chiffres invérifiables…
Pour quelqu’un qui aime les histoires et les personnages, ce moment précis de l’homme qui pleure est une scène remarquable, et cette phrase, « Pourquoi ils détruisent les oliviers ? », embrasse à elle seule les absurdités et les terreurs des conflits, le pourquoi que se répètent les victimes de toutes les guerres… Voilà l’écart entre deux métiers : le regard d’un poète et l’exigence d’un journaliste.  »
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– « VOICI CE QUE JE DIRAIS »
Junkpage n°16 / octobre 2014
Une déambulation pour visiter le château de Montesquieu à La Brède et ses jardins récemment restaurés. À lire en entier ici ou ici.
Extrait : « En marchant dans l’allée qui mène au château, je respirai. Les foins venaient d’être coupés (j’adore écrire cette phrase). J’ai pensé : « Ça sent les vaches… » C’est l’odeur de mon enfance, quand Gradignan ressemblait à un bout de campagne au bord de Léognan, « les vaches », ça sentait cette odeur chez la dame quand on allait chercher le lait, l’étable qu’il fallait longer. (Je précise que j’évoque un souvenir daté des années 1970, et non de 1870.)
Donc l’après-midi a commencé ainsi : du soleil, des madeleines olfactives, un paysage avec des bottes de foin dans les prés et le château de Montesquieu au bout du chemin. »
Autre extrait :
« On a retrouvé, cachée sous les arbres, une rocaille sculptée autour d’une résurgence. Daté du XIXe, il s’agirait d’un lavoir. Il est évident que cet endroit n’a jamais servi à laver quoi que ce soit (il est bien trop éloigné du château). Pourtant on y trouve une usure qu’auraient laissés les genoux des lavandières se baissant pour frotter le linge. On imaginerait aisément, à partir de ces empreintes, les agenouillements provoquants, les décolletés offerts… Aucune lavandière n’est venue ici, la sculpture s’adressant seulement à l’imagination, une évocation… érotisme au jardin ? »
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– VARIÉTÉ DE L’HÉRITAGE
Junkpage n°17 / novembre 2014
Où il sera question dans cette déambulation de Le Corbusier et de frites à volonté, en passant par la question passionnante des bandas et de la sous‑culture… ou du restaurant L’entrecôte au Musée de l’ethnographie !
Extrait :
« Me reste cependant, fortement inscrit dans l’inventaire de mon « patrimoine immatériel et culturel », le restaurant l’Entrecôte. Pour moi, aller y manger ne revient pas seulement à aller manger. Venir là, trente ans après, c’est célébrer le lien au père. Le décor est intact (tapisserie à rayures écossaises sur fond noir), pas modernisé ni hipstérisé (néologisme), pas tellement bio j’en conviens (mais il y eut, me semble-t-il, une période tout à fait locavore où le bœuf était d’origine bazadaise). Certains ne comprennent pas cet endroit parce qu’on y fait la queue, ça les offusque ou les agace d’attendre en file indienne sur le trottoir, et ils refusent d’y mettre les pieds. Parfois, j’essaie d’expliquer la grande simplicité de l’endroit, pas du tout réservé à une tribu en particulier, ce qui devient assez rare finalement. En période de Fête aux plaisirs sur la place des Quinconces, j’ai toujours vu les forains venir dîner là, des grandes tablées, à côté des vieux couples âgés qui se rassurent de cet endroit inaltérable, entre les commerciaux habitués et des jeunes à l’aise dans ce resto qui les reçoit comme des grands ; tout est facile, on n’a pas besoin d’un mode d’emploi ni même de savoir lire, on peut être timides, voyez-vous, puisque le menu est invariablement le même, c’est pratique pour les indécis et les pas sûrs d’eux-mêmes. »
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– « TOUT EST LOGICIEL »
Junkpage n°18 / décembre 2014
Déambulation virtuelle qui évoque des choses bien concrètes comme Sudweb, Le Node, Aquinum, Ants, et un Bordeaux en 3D. À lire en entier ici.

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Début du texte :
« C’est un matin, la ville est vide.

J’avance lentement, je penche un peu quelquefois, je traverse les places, le sol des rues a pris une teinte gris pâle, c’est un sol comme un néant. Je ne croise personne, j’avance par là, personne non plus, pourtant cette place si remplie d’habitude…
Il n’y a pas un bruit, pas un oiseau.
On ne dirait pas Le Jour d’après, rien de postapocalyptique, pas de paysage détruit. Au contraire, tout est tellement intact, on viendrait plutôt à l’instant de construire, un chantier à peine fini. Je reconnais nettement la cathédrale et ses flèches et ses clochers, je repère distinctement chaque monument…
Ici, aucun mur n’est tombé. »
extrait : « Les artistes pourraient avoir chacun leur ville et la mettre en scène, exposer leurs œuvres, la raconter. On pourrait s’y retrouver et faire des manifs. Élaborer des listes, prévoir des rendez-vous, du street-art et des interventions poétiques.
Je pourrais oser devenir chanteur de rue, écrire partout des slogans révolutionnaires, organiser des spectacles sans aucune autorisation, habiller les statues et déshabiller les gens !
En attendant, j’avais repris le chemin blanc et vide au milieu des murs bleus. Pour l’instant, je profitais de cette solitude du promeneur perdu, du wanderer virtuel : un vagabondage fantasmé dans la ville géométrique.« 

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La prochaine déambulation sera la 19ème : parution dans JUNKPAGE en janvier 2015.
©Sophie Poirier Tous ces textes sont publiés dans/pour/par le magazine Junkpage