Le château-livre

Exposition Le château-livre, avec Olivier Crouzel – Installation vidéo et fiction sonoredu 17 septembre au 29 octobre 2016 Pôle culturel du Bois fleuri (Lormont) –

Présentation :
Depuis dix ans, le château du Bois-Fleuri – ancienne bibliothèque de Lormont – est vide : il attend « un sauveur ». Pour l’instant, il est grillagé et interdit au public. Invités par le Pôle culturel du Bois fleuri, Olivier Crouzel et Sophie Poirier ont exploré le lieu. L’installation artistique, Le château-livre, mélange leurs deux récits.
Au milieu du parc, à côté d’un séquoia dit le témoin, le château du Bois-Fleuri.
C’est une maison transformée en château vers 1907. Qualifié de style moyenâgeux, mais aussi néogothique, il serait inspiré du château Newschwanstein en Bavière, lui-même modèle au château « Walt Disney ». Il a des tourelles et des balcons et des formes qui lui donnent un air de conte de fée. On ne connaît pas les noms de l’architecte et du paysagiste.
On y a logé des fonctionnaires après la guerre 39-45. Il y avait plusieurs chambres avec chacune leur salle de bain. À partir de 1979, il accueille la bibliothèque municipale. Certaines parties en béton armé se fissurent, d’où sa fermeture il y a dix ans.
Les livres sont transférés dans la nouvelle médiathèque, en face.
Dans l’exposition, a
ux installations vidéo d’Olivier Crouzel se mêle mon texte, sous la forme d’une bande-son enregistrée. À voir et à écouter jusqu’au 29 octobre au Pôle culturel du bois fleuri.


J’entends un feu d’artifice. Plus loin, sur le fleuve, il y a un bateau avec trois grands mâts, un navire du monde ancien, il quitte la ville. Tout se mélange.
Le vent se lève. Peut-être qu’il y aura de l’orage ce soir.
Dans le parc, le parfum des tilleuls.
Parfum familier. Chacun avec son monde ancien.
De quel souvenir me vient ce parfum ?

Si je me perds dans un jardin, si je me perds dans un château ?
Les tilleuls, ce parfum. Mais de quel souvenir me revient ce parfum ?
Si je me perds…

Normalement, je n’entre jamais toute seule dans un château.
D’habitude, je reste à ma place, je n’entre pas.
Je reste au bord des lieux. Je reste au bord des gens.
Je n’entre jamais.

Il m’a dit : Ne bouge pas d’ici, je viens te chercher avant minuit.
Peut-être qu’il a menti. Peut-être qu’il ne reviendra plus.

À l’horloge mécanique, le temps n’avance pas.

Rayon Science-fiction.
C’était une bibliothèque.
40 000 livres rangés dans un château, pliés dans les ailes et classés dans les tourelles.

Il m’a dit : Je viens te chercher avant minuit. Tu ne bouges pas, tu attends là. Je reviens avant minuit, tu m’attends.
J’ai peur dans le noir.
Reste-là. Je reviens avant minuit.
Oui, mais j’ai peur dans le noir. Normalement, je n’entre jamais. D’habitude, je reste à ma place. Je reste au bord des gens.

Les ruines des châteaux sont dangereuses.
À cause des souvenirs. Des traces.
Les objets abandonnés. Les imaginations. Les interdictions.
Les tentatives. Les rumeurs.

L’eau passe à travers les tuiles.
Attention, à cause de l’eau, il y a des trous.

Une dame en le regardant disait : Les châteaux, c’est comme nous, ça se délabre.
Ah c’est gai, j’avais pensé…

Il a dit : Tu bouges pas, je reviens.

J’ai un château pour moi toute seule.
L’escalier avec des trous. Attention.
Le toit avec des trous. Attention.

Des craquements.

Je me souviens, le parfum des tilleuls. Le monde ancien.
J’étais enfant, on allait faire pipi dans le jardin, je me souviens, ça sentait les tilleuls, c’était l’arbre le plus gros du jardin, pour se cacher c’était bien, on faisait pipi dans le jardin, le nez dans le tilleul.
On vivait pas dans les châteaux, c’est sûr.

On a mis des grillages aux fenêtres.
Les princes passent dessous, en sifflotant.

Il y avait 40 000 livres. J’ai parcouru tous les rayons.
Romans : vide. Politique : vide. Psychologie : vide. Architecture : vide. La peinture et les peintres : vide. Philosophie : vide. Économie : vide. L’enfant : vide. Policiers : vide. Zola : vide. Le monde moderne : vide. Révolution : vide.

Derrière des étagères, j’ai trouvé 5 livres. Écartelés sur des phrases.
Page 208 : Se tenir sur une paume
Page 209 : Cohérente
Page 184 : Aussi précieuse que la vie
Page 185 : Arrêtez tout ça

Il m’a dit : Je viens te chercher avant minuit. Tu ne bouges pas, tu attends là. Je reviens avant minuit, tu m’attends. 

Tout en haut, sous les toits, il fait très chaud. On étouffe.
Ça ressemble à un cauchemar d’enfant, le labyrinthe, des escaliers, encore, de plus en plus petits, qui vont où ?, ça n’a pas de sens, pas le sens d’une habitation, des panneaux Sortie sont posés au sol, et n’importe où, on n’en sort pas, c’est peut-être un château mais on n’en sort pas, les cauchemars font ça, on n’en sort pas.

Tout en haut, sous les toits, des pigeons trouvent refuge, parfois ils restent prisonniers.
J’attends, il a dit reste ici, alors j’attends.
Il y a des pigeons morts.

Dans les tourelles, je suis entrée dans les cabinets de toilette, avec les miroirs, et des mosaïques vertes et des murs jaunes, c’est n’importe quoi les couleurs dans ce château, un mélange de décorations, les cheminées par exemple un coup elles sont en marbre un coup en briquettes un coup en carrelage, non, les salles de bain dans les tourelles, je crois que c’est vraiment pas des histoires de princesse.
Je dis ça parce que j’ai peur parce que je suis dans un château vide et décrépi et tout s’effondre et les peintures des murs s’effilochent comme des vieilles dentelles et le monde ancien moisit sur les natures mortes et j’ai peur et peut-être qu’il ne va pas revenir et il faudrait que je me calme, il me faudrait un livre, ça m’a toujours fait du bien les livres…

Voilà, celui-ci.
Je vais prendre celui-ci que quelqu’un a oublié : Un homme et deux femmes.
C’est un titre avec beaucoup de possibilités.
Un titre avec des rumeurs.
Avec des imaginations.

Quand on attend quelqu’un qui ne vient pas : est-ce que c’est le début d’une histoire, ou est-ce que l’histoire est finie ?

Miroir Ô mon beau miroir, dis-moi…
Dis-moi.

J’entends un craquement.

Les tapisseries font des lambeaux. Le monde ancien se fissure. Il y a des trous partout. Le monde moderne, on n’en sait rien, les navires sont en plastique, les bateaux coulent, le monde moderne c’est comme nous, ça se délabre, le monde moderne se vide. Où sont passés les romans ? c’est quoi ce craquement ? Il y avait aussi ce parfum de tilleuls dans le jardin, les ruines ne sont pas poétiques m’a dit la dame, avant minuit, avant minuit, les pigeons habitent dans des palais sous les toits, le monde moderne c’est comme nous.
Le château, c’est dérisoire.

Et, après, est-ce qu’il est venu vous chercher ?
Il n’y a que les histoires qui vous intéressent…

On ne sait plus quoi faire. Le monde ancien. Le monde moderne.
On ne sait plus quoi faire.

On pourrait raconter Il était une foisIl était une fois qui commencerait dans un château.
Mais, là, c’est la fin du château, alors on va pas se mentir.

 

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Photos droits réservés ©OlivierCrouzel & Texte©SophiePoirier

 

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