Chorégraphie debout

Cet étrange multitude rassemblée sur la place de la Victoire.
On devrait s’en inquiéter davantage, comme de la montée des océans, on devrait s’inquiéter, des indices concordent : regardez comme le monde, malgré les murs, se réunit bizarrement (mais il y a des explications, je dis bizarre – comme c’est bizarre – parce que j’entrevois les chemins tortueux, parfois dangereux, que chacun des individus là sur la Place a fait et, presque, on pourrait penser que ça n’a aucun sens cette présence) pour se retrouver, nez à nez, bras dessus dessous, point levé avec point levé, bouclier versus gilet, face à face donc, contre, ou avec, celles-ci le doigt pointé el violador es tu, et les drapeaux qui se croisent, noir, cgt, basque, peace, chili, quand d’autres ont dans les mains des sacs griffés ou des poches Zara et se demandent ce qui se trame sur cette place.
On n’y comprend pas grand chose si on prend la réalité en cours, parce qu’au milieu des tentes du Téléton, un collectif de femmes dansent et chantent contre la domination d’un état (de mâles), des gilets jaunes sans gilets se dispersent en criant ils arrivent ils arrivent, et fidèle aux batailles Philippe Poutou qui échange avec les camarades, les CRS en grappe bleu et noir à chaque coin de rue, la banderole de l’université occupée, la vie normale attablée aux terrasses de café, les serveurs en kilt d’un bar dont le gérant avait balancé les gilets jaunes, un samedi ça avait chauffé, et les serveurs ont des jupes et autour toutes ses filles en tenue de combat, toutes les femmes qui comprennent ce qui se passe, avec cette chorale de chiliennes sans peur, ont une fièvre intérieure et quelques-unes pleurent, d’émotion oui, parce que le soulèvement cela procure une émotion qui ne vous quitte plus jamais.
Et ce petit garçon qui demande Mais qu’est-ce que c’est ? Mais qu’est-ce qu’il y a ? et son père ne sait pas quoi répondre, il énumère des pays sauf le Chili, c’est le bordel il devrait lui dire mais s’il dit un gros mot il devra mettre un euro dans la tirelire aux gros mots, alors il l’emmène dans la rue Sainte-Catherine, il se croit sauvé, mais là aussi il faudra donner des explications quand ils traverseront l’armée des forces de l’ordre.

Les femmes chantent Chile libre Chile libre. On chante avec elles. Elles chantent avec nous On est là On est là. Des rumeurs circulent, des arrestations, certaines sont fausses, d’autres vraies. Pour toutes les personnes présentes sur les marches de la fac, l’heure est grave, les enjeux sont graves, leurs corps sans protection – la police fouille les sacs et demande benoîtement à quoi ça vous sert le masque en papier et elle répond à me protéger et on lui confisque – alors oui, les corps sont sans protection (un foulard, des lunettes de piscine, un masque en papier, armures de pacotille) pour une lutte qu’elles et ils considèrent juste.
Les corps comme nus sont là vivants et parlants à faire rempart.

Plus tard, je longe lentement la dizaine de camions garés sur la voie du bus du cours Victor Hugo, les CRS rangent leur tenue de soldats dans des camions-dressing, ils plient les gilets pare-balle dans des sacs en plastique, on dirait des ménagères satisfaites, ils rient, ils échangent des commentaires amusés, la journée est finie.
Les écarts sont fous… On en a des vertiges.

Accrochons-nous bien, ça va tanguer de plus en plus.

Rédigé par sophie

Autrice et rédactrice.

(2 commentaires)

  1. merci pour ce beau texte on s’accroche sûre de se croiser et de se re connaître du fond du coeur !

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