La fièvre : chatouille ou gratouille ou dans ta face ?

Tableau réalisé par Lexa Instagram / facebook atelierlexa

J’essaie de me mettre à la place de tout le monde, chacun après l’autre.
J’ai la tête qui tourne. Le médecin me dit :
– Vous avez d’autres symptômes que ce vertige ? Parce que, sinon, il faut faire un test.
Je réponds :
– Oui, oui, j’ai d’autres symptômes. Figurez-vous, une fièvre.
– Une fièvre ! Mais c’est très dangereux, ça une fièvre, c’est même le symptôme n°1 du virus ! Faut vous tester faut vous tester.
Il m’enfonce dans la narine gauche ce bâtonnet géant. Je verse quelques larmes.
– Je ne pensais pas que mon nez avait une telle profondeur. Vous allez loin comme ça ?
– Jusqu’à l’œil.

Ah, c’est ça. Je comprends mieux maintenant.
Fourrez-vous le doigt dans l’œil a dit le ministre de la santé-culture-intérieur-premier (les premiers seront les derniers, amen)

Vu que j’étais négative, nous avons repris la conversation.
– Alors cette fièvre ? Ça vous prend souvent ?
– J’ai envie de dire qu’elle est en dedans, mais c’est le propre d’une fièvre, de venir du fond du corps.
– Vous trouvez que c’est une fièvre plutôt chaleureuse ? Ou plutôt volcanique ?
– C’est la fièvre de la colère.
Mais je ne suis pas la seule, je la ressens chez beaucoup d’entre nous, elle se diffuse, elle nous contamine, voyez, et maintenant quand on utilise le verbe contaminer tout le monde comprend bien l’image.
Donc, on se retrouve avec une partie du monde qui a la fièvre médicale et l’autre partie qui se prend de fièvre enragée. Et c’est quand je pense à ça, que j’ai ce grand tournis qui m’arrive, je tangue dans tous les bords, je sens la panique, l’angoisse, le désespoir.
Je m’inquiète, voyez.
Comment on va sortir de ça ? Toutes ces fièvres ensemble, tous ces morts qui voudraient être vivants, tous ces vivants qui rentrent chez eux sans broncher bâillonnés-masqués, toutes ces barrières érigées ces murs minuscules aussi solides que des murailles chinoises (à part pour les virus) (parce qu’il paraît que les virus chinois à cheval sur des pangolins très discrètement passent de laboratoires en frontières), et toutes ces injonctions qui décident de nos vies lentes et de nos morts lentes, ces ordres étranges qu’on respecte au début parce qu’on considère qu’ils savent mieux, on veut être raisonnables pas obéissants mais raisonnables, on veut que ça s’arrête vite alors on accepte, surpris nous si insolents d’habitude si attachés à la liberté on accepte (peut-être aussi que sans le vouloir vraiment, depuis trop longtemps on a appris à accepter beaucoup de choses), oui, on se met dans cette posture de sauvetage… Et puis, ça commence à crever partout, et on regarde l’autre à côté mourir un peu (de dettes, de faim, d’ennui, de solitude) en serrant les poings et secrètement espérant que ça nous épargne, et puis ça s’approche, on devient celui-là, empêché de, entravé, chez lui au lieu d’être sur scène, dans un lit d’hôpital au lieu d’être bien portant, à travailler le dimanche dans un rayon de Galeries Lafayettes pour engraisser des actionnaires, sans liberté de choisir, à s’entasser dans des métros, à livrer des repas chauds qui arrivent froids et des clients râlent, à étudier sans emploi, à chômer sans droit, à se débattre pour sauver ce qu’on peut chacun chacune, la santé l’équilibre la joie la création l’inspiration l’espoir le magasin l’énergie le travail la gloire la motivation le plaisir le possible la fraternité : on est tous comme ça embarqués dans la sale histoire sans queue ni tête.
La fièvre redescend un peu, je m’apaise, j’essaie la sagesse, j’essaie, je me dis Serrons les dents, ça va passer, on verra bien les ruines qu’on a, on reconstruira des choses, le mieux c’est de faire comme ils disent et ça fera une troisième vague une quatrième et puis on se fera vacciner, et la vie reprendra. Parce que bon, docteur, j’ai du mal à croire que la raison raisonnable ne soit pas le principal moteur de leurs décisions… Vous voyez, Docteur, ça me reprend, je suis incrédule, abasourdie. Pourquoi ne suis-je pas d’accord encore et encore avec leurs méthodes avec leur langage et désormais avec ces ordres, et cette chaîne qui nous retient à eux et ce calendrier arbitraire et bizarre ?
Alors la fièvre grandit à nouveau.
Et tout le monde se met à râler partout ! Sur tous les sujets, et tout le monde est le complotiste de l’autre, et moi je suis essentielle, et moi aussi, et moi et moi et moi, et il y a toujours un moment au milieu de ma colère où je pense à cet enfant échoué et mort sur la plage, ça n’a pas de lien sûrement mais dans ma tête il y a comme ça des tas d’images qui se relient, les milliers de gens dans la rue de tous les pays qu’on n’a pas écoutés ou réprimés, depuis le temps, des gens qu’on refoule et qu’on abandonne, qu’on confine sur des îles, pas essentiels les exilés, voilà la liste est longue de tout ce qui donne la fièvre, celle du dedans, celle qui va nous rendre toutes et tous, fous, folles, un gros bloc de dingues on va devenir.

Vous voyez docteur, je passe par tous ces états. Et cette fièvre-là, pas besoin d’un goupillon dans les nasaux pour la repérer, suffit d’être au courant des choses.

– Tout ça est très normal, madame.
C’est votre première pandémie catastrophe mondiale.

Tableau réalisé par Lexa – Sur Instagram / facebook : atelierlexa