Je sors de l’hôtel, je pars vers le musée, j’ai prévu de passer avant à la Librairie Passages saluer (en vrai) Margot, libraire et lectrice qui a écrit une si belle chronique sur mon livre La femme domino. En chemin, nez en l’air, observatrice, car c’est seulement la quatrième fois que je viens à Lyon (et je me retiens de raconter les trois fois, complètement différentes, et la première, lointaine, je crois que c’est seulement quelques mois après la naissance de mon fils, ou avant ? faudrait que je vérifie, je résiste à raconter, parce qu’avec l’âge, si on commence à raconter tout le passé, on écrit des livres entiers) (à Lyon, la première fois, on avait fait un film, inspiré des traboules et du bœuf bourguignon cuisiné par notre copain, une sorte de polar avec un tueur en série qui embourguignonné ses victimes ; on faisait des petits films comme ça, très idiots et très drôles, avec un caméscope, celui qu’on nous a volé ensuite avec toutes les cassettes, dedans surtout mon fils bébé, petit, et les voleurs ont emporté la sacoche, ils avaient cambriolé chez ma mère, la caméra était chez elle, ils avaient pris aussi ses bijoux) (quelquefois, encore aujourd’hui, je pense à ces images filmées de l’enfance de mon fils sans doute jetées dans une poubelle) (la deuxième fois, j’étais invitée par la librairie L’œil cacolycade, et j’ai rencontré Nina Léger ce jour-là, pour une conversation autour de nos deux livres (Antipolis & Le Signal) l’architecture, les utopies de construction, et j’avais adoré rencontrer cette jeune femme si pétillante, si intelligente).
Et donc, va savoir pourquoi, avant la librairie, je m’arrête devant une vitrine de bijoux, pacotille, j’entre, j’essaie ce collier minuscule qui descend exactement le long de la cicatrice du cœur, j’achète rarement des bijoux, et là je le prends.
Je décris ces détails parce qu’ils expliquent que le temps a pris ce temps-là, et que j’arriverai devant le tableau tout à l’heure au moment idéal, donc j’ai mon nouveau collier autour du cou, et j’arrive à la librairie, je reconnais Margot, nous échangeons au sujet des livres (et on parle de François Durif, et on parle aussi de Corps flottants de Jane Sautière, et quand j’écrivais Léonie – j’appelais comme ça le manuscrit de La femme domino, je relisais souvent un entretien dans lequel Jane Sautière répondait aux questions d’une universitaire) et donc je reste quelques minutes, pas trop longtemps, c’est un samedi matin dans une grande librairie avant-dernier week-end avant Noël, il y a du monde, il y a du travail.
(et j’espère en mon for intérieur qu’au moins une, parmi toutes ces personnes à travers la France qui achètent des livres et font la queue aux caisses des libraires, achètera le mien)
Donc, voilà un peu ma route ce matin de décembre 2024, à Lyon, et je continue jusqu’au Musée des Beaux-arts.
C’est ici que se trouve le tableau peint par Biard, où Léonie figure au centre, et dont le visage est en plan serré sur la couverture de mon livre (choisie par Actes Sud et sa graphiste), je n’ai jamais vu le tableau en vrai. Il était déjà installé sûrement la dernière fois que je suis venue, mais je ne le savais pas, c’est récent qu’il soit dans la collection du musée.
Au guichet, je dis que je viens pour voir ce tableau, car il apparaît sur l’écran derrière le monsieur à l’accueil, c’est l’image qui illustre une visite guidée, thématique Paysages de neige, je ne sais pas si c’est une exposition temporaire ou la collection, je précise ça pour le choix du ticket d’entrée.
Il engage la conversation avec moi et avec l’autre caissière, qui doit être nouvelle et il lui apprend des choses, il lui dit : Sur le tableau, c’est une féministe.
Il commence à raconter ce qu’il sait, Ça s’est mal fini avec son mari, je crois. Je réponds que je la connais bien, j’ai écrit un livre à son sujet, il s’en fout un peu, mais il m’explique où trouver le tableau : ascenseur, deuxième étage, et bizarrement, il est là, avec les orientalistes.
Quand j’arrive devant, je suis toute seule dans la salle.
Je m’approche, et je vois Léonie dans son élan. Car elle est vraiment peinte dans cet élan.
Magdalena bay est réalisé par Biard, son mari pas encore mari, avant le flagrant délit, avant que ça se finisse mal. Parmi sa série de paysages de banquise et d’icebergs, inspirés du voyage au Spitzberg, celui-ci est différent de la fresque du Museum d’Histoire naturelle, réalisée après le flagrant délit, dans laquelle on sent toute la violence de la chasse.
Sur le tableau, on distingue très bien le bateau de l’expédition, La Recherche. Je remarque le fusil posé au pied du peintre qui s’est représenté au premier plan mais sur le côté, en train de peindre, avec son pinceau à la main (comme si on pouvait peindre avec une température de 4°).
Moi, c’est Léonie que je regarde.
Et puis, cela fait à peine trois ou quatre minutes que je suis là, arrivent tout un groupe et deux femmes guides, à s’installer devant le tableau, pour l’expliquer.
La guide évoque le peintre, son atelier, ses précédents voyages. Mais, très vite, Léonie devient le personnage principal du commentaire.
La guide se trompe, l’appelle d’abord Mélanie, je commence presque à parler, Non non, la guide se reprend, non pardon, Léonie : Léonie, l’aventurière.
Voilà que la guide se met à lire des extraits du Voyage d’une femme au Spitzberg, la scène dont je parle aussi dans La femme domino où Léonie se raconte, ce serait elle qui aurait convaincu Biard d’aller au Spitzberg, alors que je pense qu’elle a plutôt dû le convaincre de l’emmener, elle.
La guide entreprend de décrire le tableau. Le doigt que pointe Léonie vers les morses (qui sont débonnaires, pas menaçants) serait pour prévenir Biard que les morses sont autour de lui.
La guide évoque la tenue de Léonie, lit à nouveau dans le Voyage… le passage où Léonie raconte sa tenue en pantalon d’homme, ses cheveux coupés. J’ai envie de préciser surtout qu’elle avait le sens de la chronique de mode, puisqu’elle sera rédactrice pour la presse.
La guide s’attarde ensuite sur le paysage glaciaire. Là encore, elle lit à voix haute des extraits écrits par Léonie, quand elle décrit les formes et les couleurs de la banquise. Sont assis en rond sur des pliants, visiteurs et visiteuses, dont certains sont malvoyants et la guide fait toucher à l’un d’eux une reproduction plus petite du tableau, en relief, avec un petit visage de Léonie collé sur la forme qui la dessine.
Les dames et messieurs commentent, imaginent le bruit des icebergs qui craquent, trouvent que c’est très bien écrit.
Maintenant, nous quittons la banquise pour l’affaire croustillante.
Je suis toujours assise à côté d’eux sur le banc au centre de la pièce. Parfois, je souris un peu béatement, je m’amuse de ce que j’entends, donc ça va croustiller, alors on sait tout de suite de quoi ça va parler : Victor Hugo, le flagrant délit, le pair de France, la prison pour Léonie… J’entends les phrases que j’ai lues pendant mes recherches, les mêmes mots qui reviennent pour décrire cette scène du flagrant délit d’adultère entre VH et Léonie, d’une façon croustillante. Les dames de la tribu autour du tableau s’étonnent : Mais comment, lui n’est pas puni ? Mais il était marié pourtant ? Ah, mais il avait aussi une maîtresse, non ?
Elle, seule, est punie, c’est fou…
Et elles s’agitent un peu sur leur pliant : Quelle histoire…
Léonie ma rougie de honte a l’air de me faire un clin d’œil.
Pour finir, la guide leur fait entendre un chant sami, puisqu’on est entre Norvège et Laponie.
Le chant traverse l’espace-temps et résonne dans le musée.
Et cette guide, à lire à voix haute le texte écrit par Léonie elle-même, me fait aussi entendre entendre Léonie, comme si cette scène était fabriquée pour moi (parce que justement avec tout ce que j’ai raconté au début, il y avait quelle chance pour que le hasard me mette là, à ce moment précis, et je repense à la déesse Fortune, aux femmes présences).
Vibrante, d’un tableau sorti d’un établissement bancaire pour arriver jusqu’au musée, visage au milieu d’un tableau pour venir nous regarder sur une couverture de livre, et moi, heureuse de notre nouvelle rencontre.
Léonie ma vivante, ma morte, continue sa vie.




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