Comment dire… L’année 2010 aura été une année qui secoue. Des secousses qui vous viennent du fin fond des entrailles et dont les répliques durent toujours.
Ce qui est extraordinaire, c’est qu’au milieu des pires heures il y aussi les belles histoires. Ah pour ça, quand même, la vie est fortiche !
C’est vrai, dans les douleurs qui étreignent, on voit et on sent des choses qui vont dans l’autre sens, vers le beau, vers l’émotion magique, vers le rire aussi.
Sans doute que la poésie c’est précisément ça.

J’ai vu mon père s’éteindre, dans un grand brasier bordélique où il fallait l’énergie d’être là, en face de ça, lutter contre les protocoles et les langues de bois, contre la misérable attitude qu’ont certains humains, et puis tout à la fois accepter ce qu’on ne veut pas, vouloir ce qu’on refuse, dire « Oui, oui, c’est mieux qu’il meurt… »
Parce qu’en 2010, j’ai dû prononcer cette phrase. La prononcer au sens d’être parfaitement d’accord avec cette phrase-là. On n’a rien appris qui vous prépare à ça.

Et j’ai vu aussi des vivants émouvants, troublants avec leurs tendresses qui viennent pile au moment où c’est la seule chose que tu peux seulement supporter, une tendresse au lieu de mots, d’explications ou de raisons valables.

Il y avait mon fils qui passait le bac pendant que mon père mourrait. Le jour du résultat, j’avais envie d’appeler mon père. Mais il était déjà mort.

Je me souviens du grand type aux pompes funèbres, heureux qu’on ait choisi Cab calloway Minnie the moocher pour la sortie finale parce que les Blues Brothers c’était son film préféré.

Je revois mon frère avec ses grands cheveux qui est le seul à savoir dire à mon père « Bouge pas mec, je vais t’aider » et qui met ses doigts dans la gorge pour sortir les glaires. Et qui est le seul à pousser les portes qui ne s’ouvrent pas parce que « vous comprenez, monsieur, le médecin est occupé et vous n’avez pas rendez-vous » et moi je le suis dans le bureau du grand professeur de médecine, et moi je suis juste là pour dire « excusez-nous, mais vous comprenez, on est inquiets, et on voudrait juste des réponses aux questions qu’on pose… ».
Et mon frère, lui, il ouvre les portes fermés.
Ou il arrête les bus pendant les manifs. Il se met devant, droit, et le bus s’arrête et avec le bus toute la circulation des quais. Il fait ça parce que les syndicats suivent les rails du tram pour manifester contre les retraites, qu’il faut sortir du rang quand on manifeste. Et je vois ce monsieur qui regarde mon frère se mettre devant le bus, et je vois les yeux qui brillent et le sourire.
Parce qu’en 2010 aussi, j’ai marché beaucoup, dans les défilés. J’ai crié « grève générale », j’ai trouvé ça bon de participer, d’en être. Et un petit vieux nous engueulait, qu’on était trop mous, trop gentils, qu’on aurait dit un enterrement, et que comme ça on n’obtiendrait rien. Toute cette histoire, les retraites, les manifs, la réforme menteuse, les pauvres gars qui ont bloqué les raffineries pour rien du tout, ça m’a renforcée dans mes convictions.

J’ai marché pour la liberté de choix de sa sexualité, pour la défense de l’avortement et contre les fachos de St-éloi ; j’ai marché plusieurs fois contre la réforme des retraites ; j’ai marché avec les punks et les gens du DAL contre loppsi 2… Et je crois qu’en 2011, je vais continuer de marcher. Je sais bien que ça suffit pas les défilés des manifs, mais j’ai fait comme je pouvais pour exprimer mon opinion.
Je me souviens aussi quand j’ai reçu le courrier du Centre National du Livre au mois d’août, avec la bourse d’écriture accordée. Il faisait chaud, j’aurais pû m’évanouir. Là encore, j’ai eu envie de téléphoner à mon père.

J’ai dénoué des nœuds gros comme plusieurs générations, parlé avec quelqu’un dont on faisait comme si elle n’existait pas, j’ai commencé à sortir du train fantôme…

Mon fils a eu 18 ans, s’est inscrit au permis qu’il aura donc avant moi. Il n’a pas aimé la prépa, j’ai trouvé bien qu’il le dise vite et qu’il arrête. Au fond, j’ai trouvé bien aussi qu’il n’aime pas cette façon d’étudier et de vivre. Je n’ai pas sû/pû le convaincre que deux ans de sacrifice avaient du sens.

J’ai vu aussi des amis qui prennent la main, qui serrent dans les bras, qui réconfortent. Avec qui j’ai eu des beaux fous rires. Parce qu’en 2010, je me suis bien marrée aussi.

Je me suis baignée, c’était l’été, j’ai encore adoré ce soleil qui réchauffe la peau.

J’ai lu des tas de livres vraiment biens, qui m’ont confirmé encore et toujours que la littérature est la chose la plus puissante que l’homme ait inventée (avec le chocolat) (et deux ou trois autres trucs…). Que c’était une sacrée chance dans la vie de savoir lire, d’aimer ça, et aussi d’essayer d’être de ceux qui écrivent.

Il y a mille trucs encore à mettre au bilan (ma rencontre avec Rosa Pink, exposer les mots, prendre la parole, des nouvelles personnes et des amitiés qui débutent, un café comme une deuxième maison, des bébés chez des copines, des libertés prises…) et bien sûr l’amour, mon bel amour…

Je crois que ce fut une année comme un pas de géant.


Rédigé par sophie

Auteure et rédactrice.

(7 commentaires)

  1. Vlan, je pars au boulot toute chargée d’émotions… t’ayant suivie cette année, tes mots me touchent forcément. mais je me reconnais aussi dans ce que tu évoques…

  2. Quel bilan extrêmement émouvant ! Et je suis bien d’accord avec toi : la lecture est la chose la plus puissante mais aussi la plus enivrante que l’homme ait inventé, et elle compte beaucoup beaucoup dans ma vie
    Bises

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