Parfois j’aimerai être cette vieille personne déjà, débarrassée j’imagine un peu du regard des autres, savoir quoi ou qui on est, être juste là à regarder le monde, devenir peu à peu un spectateur, seulement un spectateur.

À d’autres moments, c’est l’envie de jeunesse qui revient, puissante, recommencer les désordres, vaincre le temps grâce à ce présent qu’on vit intense.

Plus petite encore, le corps nu et libre sur la plage, lire Mickey parade à l’arrière de la voiture, rallumer la lumière pour poursuivre quelques pages de plus alors que ma mère m’a dit déjà plusieurs fois d’éteindre, de dormir. Elle renonce. Elle sait que je n’obéirai pas.

Être avant la mort de mon père. Recommencer ce qui pesait tant, le supporter, râler parce qu’au téléphone je ne comprends rien de ce qu’il essaie de dire, impatient, en colère.
Même revenir au moment du service de réanimation, tenir sa main encore chaude, lui parler doucement sans être sûre qu’il entende, le regarder, le visage de la mort qui approche, et caresser son front. Au milieu de cet endroit fou, rempli de corps agonisants, de vivants absents à eux-mêmes, et autour la vie qui continue.
Cette putain de vie qui continue toujours.

Et aussi chacune des premières fois, l’instant éblouissant, quand ça bascule, l’ivresse du corps frissonnant juste au moment où, le passage et puis après la dérive. L’exploration ensuite, découvrir, découvrir, s’oublier alors et pourtant vouloir exister, pouvoir être d’un seul bloc, un seul morceau, quel repos, quelle expérience de l’éternité !

Et puis les heures douces de mon enfant aux joues rondes, les tendresses avec des rires, la main minuscule avec les petits trous dessus parce que c’est grassouillet, les bisous qu’on fait avec cette envie de dévorer la petite chose, l’enfant bout de chou.

Quand je pense à ce jour qui viendra où je serai seule avec la dernière heure à vivre, et même si elles se comptent en mois, ce moment où je saurai que c’est la dernière partie de l’histoire, est-ce que les souvenirs aideront ?
Est-ce que la peur terrasse ?
Est-ce qu’on a du chagrin ?
Est-ce qu’il est supportable ?

Peut-être rien. Peut-être aucune question, aucun souvenir ni regret, parce que ça va plus vite que soi la mort, ça prend d’un coup, la tête qui s’en va avant le corps. Alors, ça sera plus facile…

confidences chuchotées
Tableau « La solitude de Sophie le matin au réveil » peint par mon père

Rédigé par sophie

Auteure et rédactrice.

(13 commentaires)

  1. Ton texte me touche beaucoup. Mon père vit une fin de vie tres difficile, pénible, humiliante par moment. Je voudrais souvent retourner avant. Mais je sais que c’est impossible, alors je voudrais parfois etre après pour que ses souffrances s’arrêtent mais cela me terrorise. Magnifique billet

  2. « Cette putain de vie qui continue toujours. »

    Ton billet m’a touchée et le commentaire de Miss zen m’a achevée. Ma soeur est venue s’asseoir à côté de moi parce que je n’ai pas pu les lui lire.

      1. Oui ça sers !, vois comme ça résonne, ça fait monter le coeur au bord des yeux… continue encore et encore jolie sophie, tu dis tellement bien les émotions qui nous habitent.

  3. Ca faisait longtemps que je ne t’avais pas lu (putain, un e un s ou rien?) et là j’ai les larmes aux yeux. Touché !!

    Bises

  4. Je n’ai pas envie de revenir « avant » (enfin si mais pas tant que ça en fait…) et je ne me projette jamais très loin après… Ce que je sais, c’est que j’ai envie d’être 1/ demain, 2/ après le 06 juin, 3/ après le 30 juin… pas plus loin… après on verra ce qui arrive ou pas, ce qui change ou non, pas à pas… ou pas.

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