La poussière de mon père

Hier soir, 17 juin 2011, le ciel était noir, avec les nuages énormes, le vent très fort. L’océan en marée basse.
Il fallait vider l’urne funéraire, dans le sable mouillé, au bord des vagues. Au début, on n’avait pas prévu de le faire si tard, un an après, encore moins à la date anniversaire ou presque. (c’est aujourd’hui. À 8h, j’avais eu le coup de fil où quelqu’un vous dit : c’est fini.)
Mais voilà, on n’est pas très organisés dans la famille, plutôt en mode bordélique, par contre on a un très grand sens de l’improvisation…

Comme je suis arrivée très en retard, comme on avait faim et que franchement hier soir au Porge y’avait que nous, il valait mieux manger avant, du coup on a fait notre cérémonie païenne et surréaliste vers 22h30. On était peinards sur la plage.

La poussière était très fine, elle se mélangeait à l’eau dans le trou qu’on avait creusé, elle se mélangeait à nous aussi… On a mis le sable par-dessus. On a regardé l’océan. On a dit des blagues. On a dit qu’il nous faisait toujours faire des trucs de dingue. On a ri. On avait tous des larmes qui coulaient sur les joues à cause du vent dans les yeux, et puis la poussière. Forcément, il nous aurait adorés là, dans cet instant où on était tous ensemble à l’aimer et à lui ressembler.

Vraiment c’était un paysage parfait, l’océan la nuit, la lumière blanche de la lune presque pleine derrière les nuages énormes, juste nous sur cette immense plage.

Ce matin, je reçois une photo prise hier soir. Une photo qu’on n’a jamais faite avant. Il y a les trois enfants et le petit-fils. Mon petit frère n’a pas la même maman que moi, mon fils a un oncle plus jeune que lui… bref, une typique famille recomposée de l’époque, avec les arbres généalogiques tordus qu’on sait faire désormais.
Sauf que cette photo, on ne l’a jamais faite avant. Parce qu’on s’est déchirés, les familles recomposées ça fait ça aussi, des complications, des incompréhensions, des écarts.

Là, on a fait la photo. C’est con de faire les choses en décalé. C’est con et c’est comme ça. Il y a des étapes dans la vie qui ont besoin de temps mais la vie ne prévient pas du temps qu’on aura pour les faire, alors parfois on se fait avoir, on rate. Faut pas s’en vouloir…
Mais quand même, cette photo, j’aurais tellement voulu lui offrir, voir son sourire-grimace de bonheur.

Bon, maintenant, on va faire en sorte de continuer. Avec ces savoirs supplémentaires, la poussière à la fin, le passage que c’est de vivre, les photos qu’on prend trop tard et celles qu’on prend au bon moment, essayer de les prendre au bon moment plus souvent. Et puis l’océan devant soi…