Un dimanche à Audenge (avec un peu de livres)

"Rencontres autour du livre"

Il pleut sur Audenge, et je suis coincée entre une sapinette en pot et un micro.

Dimanche matin, 10h. Ici, cela s’intitule Rencontres autour du livre. Ailleurs, cela s’appelle Fête du livre, Journée du Livre, etc. On dit Livre, comme on dirait Vin ou Tricot, on dit Livre parce que dans Livre, il y a de tout, ça va des recettes de cuisine au manuel de bricolage, en passant par le roman et le récit de vie…

Je bois un café dans un gobelet en plastique et grignote un biscuit (« la collation est offerte », c’était écrit sur l’invitation).
À côté du stand (comme à la foire expo, on dit un stand) de mon éditeur, c’est un bouquiniste : lui, il vend les livres à 2 €. En face de moi : l’Association historique et archéologique du bassin d’Arcachon et la brochette d’auteurs auto-édités (qui payent pour être édités). Plus loin, c’est « Raconte-moi Papy » qui propose de vous écrire votre livre de souvenirs (un beau cadeau de Noël pour vos petits enfants).

Il pleut sur le bassin, et derrière moi l’orchestre joue un jazz d’ascenceur. Je me dis : « Heureusement qu’il n’y personne à qui parler car on ne s’entendrait pas. » Ça serait ballot comme situation.

Il est bientôt midi, Madame le Maire d’une main molle me salue, elle tient un bébé dans ses bras, suivi d’un mari qui tient le même bébé. Elle va faire son discours (d’où le micro à côté de moi) :  je pars acheter des cigarettes.

Il n’y a toujours personne et nous mangeons un buffet froid, assis derrière nos stands respectifs.
Madame l’adjointe à la culture est ravie de la qualité du rôti de porc.

Au moment du café, une dame très âgée, habillée d’un chemisier pur 70’s (le motif forcément, mais surtout le col, c’est d’époque, obligé) vient me voir. Elle fait partie des auto-édités. Elle me pose quelques questions en feuilletant La libraire a aimé, tout en parlant : »Je ne vais pas très bien en ce moment. Si je devais acheter un livre, ça serait le votre. Mais je suis fragile. Rien que de lire le mot « mort »… – elle me montre la couverture de Mon père n’est pas mort à Venise -« 
Je fais Oui… façon psy. Elle continue : »je pense que je n’écrirai plus, ça ne va pas très bien en ce moment. Vous voulez voir mon dernier livre ? » Elle va jusqu’à son stand et revient avec un fascicule broché. L’histoire se passe au Ferret, c’est une histoire d’amour. Je feuillette, lis un passage descriptif sur le « halo de lumière qui éclaire comme un faisceau lumineux les silhouettes des pins ». Je lui rends son livre, je n’arrive même plus à être en empathie, elle me dit encore : »ça ne va pas très bien, je n’arrive plus à écrire à cause de ça, j’écris un livre pour enfants, de la science-fiction, mais j’arrive pas à finir. »
Je fais un sourire, marmonne un « parfois, y’a des moments difficiles ». Et elle repart avec sa chemise improbable et son pauvre texte et son moral usé.

Plus tard, alors que je tapote sur mon iphone, un vieux monsieur s’approche de moi : « Sophie Poirier, c’est votre vrai nom ? Vous avez de la famille dans la Mayenne ? »
– Ah non, pas du tout. Je sais même pas où c’est la Mayenne !
– Faut retourner à l’école, mademoiselle, Le Mans, Laval, quand même !
Et il tourne les talons aussi sec, avec sans doute une piètre idée de ces nouvelles générations (je l’imagine dire à sa femme « tu te rends compte, la Mayenne, elle savait même pas où c’était, ah ça pour aller sur l’internet ils sont forts mais en géographie… »)

La pluie s’est arrêtée. J’ai vendu un livre. Il est quelque chose comme 16h30.
Sur la scène derrière moi, le groupe de rock s’installe… Premiers accords de guitare, l’adjointe remue la tête en rythme, mais les gens derrière les stands se mettent à crier : « Non, Non ! »
Scandale à la salle des fêtes !
Les petits jeunes joueront 2 morceaux, l’adjointe fait stopper le concert prévu, le calme revient dans les allées… Elle avait voulu dynamiser sa rencontre autour du livre (autour, vraiment autour, c’est-à-dire assez éloigné en fait) comme si les livres en soi ne suffisaient pas, comme si c’était effrayant juste des livres.

17h45 : on plie. Je l’entends dire « L’année prochaine, il faudra un chapiteau. On est victimes de notre succès (elle parle du nombre d’exposants). Mais je me suis rendue compte qu’il y avait moins de fréquentation que l’année dernière…(là elle parle du nombre de visiteurs) »

C’est avoir une piètre image de la littérature que d’organiser des trucs pareils avec le mot livre dedans.
J’ai vécu des beaux moments sur des salons minuscules (simple et petit, ça peut aussi donner des chouettes choses) mais là (ça doit être cette pluie dehors) j’ai l’impression d’être dans un truc un peu misérable, au milieu de gens perdus qui se rêvent une image d’écrivain et au milieu de gens qui jouent à être importants…

PS : Merci à Thomas pour le sauvetage cookies dans l’après-midi. Et merci aussi à mes amis FB pour avoir animé mon Vis ma vie du jour…

  • D’autres expériences de salons : ici et
  • Et maintenant le reportage photo !
Le Micro
La sapinette
L’apéro
Du monde devant mon stand !
Madame l'adjointe à la culture…
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