Dialogue avec un requin (11)

Et alors il m’a demandé : « Mais c’est chiant la vie du Bulot, non ? Je veux dire, être là, comme ça, paumé sur sa plage, au lieu d’agir, de se battre ? 

Je suis restée un instant silencieuse.
D’abord il traitait le Bulot de paumé, puis il supposait que le Bulot s’ennuyait à mort.
J’ai eu envie de quitter la table, de lui faire bouffer ses patatas fritas, de construire un rempart pour protéger tous les Bulots de la terre (mais je me suis rappelée que je n’étais pas la fille cachée de Brigitte Bardot), de prétexter un rdv oublié, de prendre un crayon pour aller écrire dans un coin loin du brouhaha et de la question piège, de disparaître…
Je suis restée comme ça, sans rien dire, un long moment sûrement parce qu’il a commencé à mélanchonner (de Mélanchon. C’est quand la personne en face de vous se met à vous appeler comme ça : « Eh ! Oh ! Je suis là ! Réponds-moi ! ») (mélanchonner, c’est donc cette désagréable sensation d’être invisible) (ça dure plus ou moins longtemps) (si ça dure longtemps, ça fait des ravages terribles dans l’ego des Bulots) (chez les requins aussi, ça fait des ravages, mais ils font en sorte de rarement mélanchonner, ils occupent l’espace médiatique, quitte à dire des conneries, pas grave, ils se démerdent pour exister tout le temps) (le Bulot ne sait pas faire ça de façon systématique). Donc il fallait que je réponde et qu’à défaut de sauver la face du monde, je sauve au moins celle des Bulots.

–       Pourquoi tu dis ça ? T’es jamais paumé toi ?

(technique de bulot : répondre par une question. Ça laisse le temps de réfléchir)

–       Si, bien sûr, mais pas longtemps. Et puis surtout, je ne le montre pas ! Et je me bats, moi, au lieu de faire mon coquillage tout mou qui glande sur le sable. Même si t’es plutôt jolie en coquillage sur la plage… (il a ajouté avec un air entendu)

–        C’est vrai, t’as raison. (autre technique de bulot, commencer par dire à l’autre qu’il est plus malin que toi) (après tu fous la baffe) Moi, j’ai pas toujours cette force. Parfois je ne sais même pas comment me battre, par où commencer, j’ai peur, j’essaie un peu, par-ci par-là… D’ailleurs j’admire les gens comme toi, toujours à fond, toujours à 1000 à l’heure, qui ne doutent jamais. C’est pas fatigant de se dépasser tout le temps ?

–       Non, j’adore ça. C’est de l’adrénaline. Et puis, si tu fais pas ça, tu te fais écraser.

–       Ah ouais, c’est ça alors ? T’as peur de te faire écraser ?

(À ce stade-là, très sincèrement, je ne savais toujours pas comment j’allais m’en sortir. Je m’adressais alors au dieu des Bulots, le grand truc cosmique, pour qu’il m’envoie la répartie du siècle, qu’il change la donne, qu’il me sauve de ce face-à-face cuisant)

– Non, j’ai pas peur. La peur, c’est pas mon truc ! Disons que j’aime pas perdre. Pas comme ton bulot !

Le bulot n’aime pas perdre, non plus. Mais sans doute qu’il accepte plus humblement ses défaites. Il se remet en question au fond de sa coquille, il contemple le monde autour de lui, il ne gesticule pas dans tous les sens pour faire croire que sa vie est remplie, il pense, parfois à rien, parfois juste il regarde la couleur du ciel, il prend un livre… et se remet à l’ouvrage en silence, loin des regards.

– Donc il se fait chier !

Tu peux pas comprendre. C’est réservé à une élite l’Art de la Coquille, faut un grand niveau de sagesse pour l’atteindre et savoir n’être qu’en compagnie de soi-même, un peu comme les bouddhistes tu vois, y’a des étapes à franchir… Peut-être qu’un jour, dans une autre vie, tu auras accès à cette jouissance-là… Et je te rappelle le truc de la taille du pénis du bulot, donc imagine un peu la puissance du plaisir à l’intérieur de la coquille… Ouais, c’est sûr, j’te plains, tu rates un truc extrême, une expérience hors norme. En attendant, j’te laisse, j’ai rencard avec un bulot, si tu vois ce que j’veux dire !

 Et je suis partie bouquiner, peinard chez moi, dans mon lit.