Et alors il m’a demandé : « Mais c’est chiant la vie du Bulot, non ? Je veux dire, être là, comme ça, paumé sur sa plage, au lieu d’agir, de se battre ? 

Je suis restée un instant silencieuse.
D’abord il traitait le Bulot de paumé, puis il supposait que le Bulot s’ennuyait à mort.
J’ai eu envie de quitter la table, de lui faire bouffer ses patatas fritas, de construire un rempart pour protéger tous les Bulots de la terre (mais je me suis rappelée que je n’étais pas la fille cachée de Brigitte Bardot), de prétexter un rdv oublié, de prendre un crayon pour aller écrire dans un coin loin du brouhaha et de la question piège, de disparaître…
Je suis restée comme ça, sans rien dire, un long moment sûrement parce qu’il a commencé à mélanchonner (de Mélanchon. C’est quand la personne en face de vous se met à vous appeler comme ça : « Eh ! Oh ! Je suis là ! Réponds-moi ! ») (mélanchonner, c’est donc cette désagréable sensation d’être invisible) (ça dure plus ou moins longtemps) (si ça dure longtemps, ça fait des ravages terribles dans l’ego des Bulots) (chez les requins aussi, ça fait des ravages, mais ils font en sorte de rarement mélanchonner, ils occupent l’espace médiatique, quitte à dire des conneries, pas grave, ils se démerdent pour exister tout le temps) (le Bulot ne sait pas faire ça de façon systématique). Donc il fallait que je réponde et qu’à défaut de sauver la face du monde, je sauve au moins celle des Bulots.

–       Pourquoi tu dis ça ? T’es jamais paumé toi ?

(technique de bulot : répondre par une question. Ça laisse le temps de réfléchir)

–       Si, bien sûr, mais pas longtemps. Et puis surtout, je ne le montre pas ! Et je me bats, moi, au lieu de faire mon coquillage tout mou qui glande sur le sable. Même si t’es plutôt jolie en coquillage sur la plage… (il a ajouté avec un air entendu)

–        C’est vrai, t’as raison. (autre technique de bulot, commencer par dire à l’autre qu’il est plus malin que toi) (après tu fous la baffe) Moi, j’ai pas toujours cette force. Parfois je ne sais même pas comment me battre, par où commencer, j’ai peur, j’essaie un peu, par-ci par-là… D’ailleurs j’admire les gens comme toi, toujours à fond, toujours à 1000 à l’heure, qui ne doutent jamais. C’est pas fatigant de se dépasser tout le temps ?

–       Non, j’adore ça. C’est de l’adrénaline. Et puis, si tu fais pas ça, tu te fais écraser.

–       Ah ouais, c’est ça alors ? T’as peur de te faire écraser ?

(À ce stade-là, très sincèrement, je ne savais toujours pas comment j’allais m’en sortir. Je m’adressais alors au dieu des Bulots, le grand truc cosmique, pour qu’il m’envoie la répartie du siècle, qu’il change la donne, qu’il me sauve de ce face-à-face cuisant)

– Non, j’ai pas peur. La peur, c’est pas mon truc ! Disons que j’aime pas perdre. Pas comme ton bulot !

Le bulot n’aime pas perdre, non plus. Mais sans doute qu’il accepte plus humblement ses défaites. Il se remet en question au fond de sa coquille, il contemple le monde autour de lui, il ne gesticule pas dans tous les sens pour faire croire que sa vie est remplie, il pense, parfois à rien, parfois juste il regarde la couleur du ciel, il prend un livre… et se remet à l’ouvrage en silence, loin des regards.

– Donc il se fait chier !

Tu peux pas comprendre. C’est réservé à une élite l’Art de la Coquille, faut un grand niveau de sagesse pour l’atteindre et savoir n’être qu’en compagnie de soi-même, un peu comme les bouddhistes tu vois, y’a des étapes à franchir… Peut-être qu’un jour, dans une autre vie, tu auras accès à cette jouissance-là… Et je te rappelle le truc de la taille du pénis du bulot, donc imagine un peu la puissance du plaisir à l’intérieur de la coquille… Ouais, c’est sûr, j’te plains, tu rates un truc extrême, une expérience hors norme. En attendant, j’te laisse, j’ai rencard avec un bulot, si tu vois ce que j’veux dire !

 Et je suis partie bouquiner, peinard chez moi, dans mon lit.

Rédigé par sophie

Auteure et rédactrice.

(8 commentaires)

  1. Je l’adore ce bulot. Il a tout compris mais le requin se trompe c’est un sacré boulot de parvenir à cette sérénité, d’éliminer tous les diktats de la socièté : travail, consommation, réussite…….

  2. L’ambition, la réussite, la richesse ne sont ni des maux, ni des diktats. Elles sont des fins éminemment humaines voire reptiliennes. Seulement les besoins de jouissance personnels et égocentriques ont perverti l’âme et l’a amené à renoncer à toute transcendance et en premier lieu la sienne. La vision du requin n’est pas si mauvaise en soi dans le sens qu’il peut-être judicieux pour le bulot de se laisser pousser les dents et d’apprendre à mordre. Vaut mieux-t-il manger l’autre qu’être mangé ? Sans pour autant prôner l’adoption d’un caractère velléitaire, l’océan a ses eaux claires et ses eaux sombres, autant être armé et aguerri pour y vivre. Le bulot devra-t-il peut-être considérer que sa coquille n’est finalement qu’une chrysalide et qu’il se devra d’en sortir un jour pour vivre défendre ardemment ses convictions. Le combat, la lutte peuvent révéler les plus beaux talents et faire les plus beaux desseins !

    1. Le bulot se bat pour sa première conviction : le droit au repli, à la contemplation, à la lenteur, à l’incertitude… mais l’idée de chrysalide est intéressante, sauf que ça donne un papillon + qu’un requin en général ;-)

      1. Le bulot a totalement le droit de se replier, contempler, être incertain mais je lui conseille tout de même que ce ne soit qu’un temps de latence avant une transformation. Tout être vivant subissant la loi Darwinienne de l’évolution, quel sera le prochain stade de son évolution ? À moins, peut-être, que notre ami le bulot souhaite atteindre un éveil spirituel, dans quel cas, je l’encourage à rejoindre les bulots tibétains :) Notre monde a suffisamment réfléchi à ce qui est bien ou mal, désormais il est temps d’agir en bien et toutes les forces, qu’elles soient vives ou bien molles, sont utiles pour opérer sa transformation. Le bulot est vivement convier à y participer. ;)

  3. Le bulot participe, d’une façon ou d’une autre… (voir tentative de réponse dans la prochaine chronique ;-)
    Quant aux bulots tibétains, c’est bien vu. Sauf que le tibétain a une vie d’endive… ce qui n’est pas tout à fait la même chose que la vie de mollusque, si si je t’assure, y’a une énorme différence ;-)

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