Pendant ce temps-là aux îles Caïman

Pas de festival ce soir.
Pas de festival ce soir.

Hier soir, j’ai assisté à l’AG des intermittents du spectacle et précaires, puis au vote et la décision prise de bloquer 3 spectacles. Le festival Chahuts dont c’était le soir d’inauguration a vu son premier spectacle (qui se jouait au TNBA) bloqué, la fête n’a pas eu lieu. Mais il y avait du monde, notamment des élus et des opérateurs culturels, alors peut-être que c’était un geste fort.
Les bénévoles et les gens du quartier étaient tristes. Une dame a pris la parole pendant l’AG,  la voix étranglée elle a exprimé  son chagrin si on arrêtait Chahuts : « Laissez-nous Chahuts » elle disait « Je comprends votre lutte, je la partage, avant je travaillais de nuit, ça fait pas longtemps que j’ai retrouvé du travail, je comprends votre lutte, mais s’il vous plaît laissez-nous Chahuts… »
Tout le monde a balayé d’un revers de vote cette intervention. C’est pas méchant de le dire mais il faut le dire : qu’est-ce qu’on pouvait bien lui répondre… « Nous voilà entre nous, entre pauvres gens, à nous partager les morceaux qui restent » ou « Ta misère contre la mienne ? C’est injuste mais c’est toi qui vas payer en sacrifiant ton moment de joie à notre combat ? »
Il y avait la présidente du festival qui pleurait, il y avait cette dame qui pleurait, il y avait l’émotion et  la colère qui montait…
Oh mais comme il y avait de la tristesse partout à cet endroit !

Le vote a eu lieu : 3 lieux à bloquer ont été choisis en fonction du programme culturel du soir. TNBA annulé (spectacle programmé par Chahuts) ; Auditorium de Bordeaux pour le concert de Wayne Shorter, et la patinoire de Mériadeck pour le concert de The Voice. Les Crs ont protégé les deux derniers lieux.
Il y aura une nouvelle AG ce soir pour décider de la suite.

J’ai écouté les réactions et les avis.
J’ai entendu cette expression « Pris en otage ». Je l’entends à la radio en ce moment même au sujet des cheminots. D’ailleurs je n’entends rien d’autre que ça : les otages des cheminots et la coupe du monde. Rien sur les intermittents aujourd’hui.
(localement, Sud-ouest ne fait pas de gros titres sur les blocages d’hier soir).

Je suis le spectateur solidaire tellement solidaire. Et justement depuis cette position du public, j’ai des questions à partager avec vous, amis des intermittences :

Le blocage du spectacle, ce presque magnifique et tragique « ON NE JOUE PLUS », génère une frustration chez les spectateurs, ils ont le sentiment d’être encore celui qui trinque (cf SNCF… La vie du peuple devenue réellement une sorte de vaste prise d’otages). Alors je crois qu’ils ne vous soutiendront pas davantage. J’ai entendu ça hier soir dans les réactions. Pire, ils vous en voudront, vous qui avez la belle vie, la vie des artistes et du spectacle, vous qui avez la passion et c’est pas rien déjà d’avoir ça dans la vie, une passion…

– Vous appelez au combat et à la solidarité, et le rêve que le public va se soulever aussi, au moins vous accompagner. Mais souvenez-vous des hauts-fourneaux… Ils se sont éteints dans une relative indifférence.

–  La précarité de vos modes de vie n’est plus un argument entendable : nous avons tous la précarité au cœur de nos vies. On veut bien vous comprendre mais nous, qui nous comprendra ?
Ainsi va et se fait, je crois, le chacun pour soi… Vous êtes la preuve que la classe dirigeante ira jusqu’au bout d’une logique, écrasant tous et toutes, voilà, c’est ce qui se passe, voilà c’est fait… Presque. Et dans ce Presque, je vous suivrai.

– Hier soir, sur Facebook j’ai lu un commentaire de quelqu’un qui sortait du concert qui a eu lieu finalement à l’auditorium, malgré vous, malgré votre présence nombreuse. Il était heureux du concert, il n’a pas évoqué d’un mot – même un petit mot – le blocage des intermittents et la présence des CRS.

Pendant ce temps-là aux îles Caïman, tout est tranquille…

Je m’interroge.
Bloquer Chahuts (le petit grand festival) ne sert peut-être à rien ? Peut-être qu’il faut prévoir plutôt des panneaux géants ou des parades explicatives ? Je ne sais pas… Je ne sais plus… Je ne comprends pas comment on fait la guerre…
Je sais juste que pour la faire, il faut être nombreux.
Qui gênez-vous vraiment en ne jouant pas ? Si tous les intermittents et chômeurs et précaires du monde se donnaient la main pour saluer sans jouer la représentation, peut-être que oui, il se passerait quelque chose ? Mais il n’y a jamais tout le monde.
Les hauts fourneaux se sont arrêtés et les ouvriers avaient marché jusqu’à Paris, ils étaient soutenus par quelques-uns sur la route, ça leur faisait du bien… Mais à la fin, elle était vite arrivée la fin, les hauts fourneaux se sont éteints.

Et pendant ce temps-là aux îles Caïman…
Un auteur notait ce matin sur FB : « Quand les droits d’auteur passeront de 10 % à 8 % et que tous les écrivains cesseront d’écrire pour protester, qui s’en rendra compte ? »
Ce que je voulais vous dire, amis des précarités, c’est qu’il faut trouver, vite, aussi, davantage, des moyens/façons de lutte qui embarquent le public avec vous…

Ce soir, jeudi 12 juin, les intermittents seront le dernier des soucis : le Brésil va donner du ballon et du soleil et les cheminots seront parfaits dans le rôle des méchants preneurs d’otage.
Chahuts, festival des arts et de la parole, a ouvert dignement hier son espace pour devenir le QG d’une assemblée générale et a sacrifié son inauguration pour inscrire la lutte des intermittents sur le territoire bordelais. La question du début, que je me pose et re-pose encore : est-ce que bloquer ou ne pas jouer est la seule arme à disposition ?

Pendant que j’écris, j’entends en fond la radio : on m’informe sur la journée bordélique que passent les voyageurs dans les trains à cause de la grève des cheminots, je ne sais même pas/même plus pourquoi ils font grève.

On se déteste on se bataille on se jalouse on se regarde de travers on s’en veut on se replie, tout marche comme prévu on dirait : à la fin on se déchire entre nous.
Et pendant ce temps-là aux îles Caïman…

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