Il m’a dit : – Il n’y a aucune raison d’espérer… Mais, bon…

La menace tourne autour. Parfois nous touche.
Il y a tous ces portraits en Noir & blanc des morts du Bataclan.
En dessous, il y a les portraits de ceux qui ont tiré. En couleur.
Un écrivain a dit : – Je ne suis pas un héros, j’ai juste pris une balle à bout portant.
Il y a ce reportage avec les jeunes qui reviennent de Syrie, la jeune fille témoigne : Je n’avais jamais reçu autant d’amour alors j’aurais été prête à tout pour en avoir encore. On sent que la dame qui l’interroge a du mal à comprendre parce que ça ne se peut pas que ça soit seulement ça : Tu veux dire que si daech réussit à vous embrigader c’est parce que vous avez besoin d’amour ? Tu es en train de dire ça… Et la jeune fille murmure ce oui sidérant. Juste de l’amour qui manque beaucoup.

Il y a David Bowie qui meurt d’un cancer. Comme tout le monde.
J’aime écouter sa musique. Mais ça ne me fait pas bizarre, ça ne m’émeut pas vraiment. Au contraire, ça me rend vivante parce que je me rappelle des moments idiots et tendres au lycée.
Ça me fait comme si la tragédie n’arrivait plus de ce côté-là.

Il y a des photos de jeunes syriens qui sont si maigres : les déportés juifs.
Je pense que c’est faux, d’abord je pense ça, que ce sont des trucages. Mais je lis des articles, et je ne sais pas pour les photos si elles sont vraies ou pas, mais on meurt de faim là-bas, c’est vrai, les humanitaires le disent, c’est écrit dans le journal : la famine.

Il m’a dit : – Il paraît que la nouvelle crise financière arrive, les deux ans qui viennent, là, ça va être difficile.
Ah. Je pense : Déjà, que c’est pas facile de gagner sa vie…
La menace.
Une dame est morte. SDF. On cherche des informations pour lui rendre un hommage personnalisé. Il y a une association qui fait ça. Au lieu de batailler pour un droit à l’oubli sur Internet, ils se battent, non ils ne se battent pas, ils font juste, juste un droit à la mémoire : quelques mots sur une tombe après une vie de fantôme.

Il m’a dit : – Tu dois absolument continuer à écrire. Retiens ce nom : Tarkos. Moi il m’a sauvé.
Le lendemain de la fête, je cherche ce nom, Tarkos. Un poète. Mort à 40 ans. Menace. On meurt n’importe quand. Les poètes sous les coups de fouet dans les prisons, les poètes d’un infarctus à 40 ans, rien ne sauve, ni d’écrire, ni de prier, ni de tuer l’autre.

Les menaces. À l’Intérieur.
Et dehors, air irrespirable. Ici, pas comme en Chine, ou au Brésil, on respire quand même. Même on fait du vélo, on est beaux.
Quelquefois, certains vont à des concerts. Et ils tombent.
J’ai lu dans Libé la chronique de Camille Laurens. Elle explique ce que signifie étymologiquement un bataclan, une onomatopée pour dire « le bruit du corps qui tombe ». J’ai lu ça et j’ai eu envie immédiatement de pleurer. Et tout le journal du week-end, j’avais l’impression que ça ne parlait que de ça, la menace de mort.

Il a dit : – On peut mettre la langue si on veut.
J’aime bien cette phrase : mettre la langue.
La mettre en haut de tout, plus fort que tout, la langue contre la menace de mort, la langue et l’amour, la langue qui tourne dans la bouche, la langue qui lèche la peau, la langue ça fait aller très près des uns et des autres, ça fait aller dedans, oui, on peut mettre la langue si on veut.
Il y a toute la menace.
Et puis, est-ce qu’enfin la neige va arriver ? Oui, ça serait normal, un peu d’hiver en hiver, ça nous rassurerait quelque chose de normal, mais ça aussi, c’est menaçant, le climat pour les années qui viennent, d’ailleurs cette douceur en hiver, voyez, même la douceur c’est menaçant.

Il a dit : – On est en plein dans la transition. Dommage, c’est comme ça, on n’aurait pu naître avant, ou après, mais là tu vois le monde change et nous on est pile dans le changement, dans le sale moment où c’est en train de. On n’est ni avant, ni après, non, nous on est dedans.
– Comme la langue ?
Il a dit : – Mais de quelle langue tu me parles ? »

C’était pas le même « il » , lui c’était un « il » plus sérieux alors il n’a pas compris cette histoire de langue qu’on peut se mettre, lui il s’occupe du changement dans la société.
Alors j’ai dit : – C’est très angoissant d’être dedans. Je veux dire, dans le changement.
Il m’a dit : – Ouais.

Il y avait cette fête. Avec un homme qui fond trop près d’un chauffage. Et un homme en peau de bête.
Il a dit, en me montrant  :Elle est très gentille cette fille.
Il y avait leur ivresse.
Pas moi. Je suis une fille très gentille, je regarde et j’écoute et je danse.
Je préfère l’heure où la fête se termine, c’est plus facile, les conversations redeviennent plus lentes, je me sens moins décalée à ce moment-là, ma fatigue m’enivre un peu aussi, et eux, la fatigue les adoucit.
Il a dit : – À un moment, tu as passé un cap, je l’ai lu, je l’ai senti. C’est bien là où tu es maintenant, continue.
On m’a déjà dit ça, plusieurs fois, dans ma vie, de jamais arrêter, pour l’écriture. À chaque fois, des phrases comme des sentences. Que si j’arrête, je risque ma peau.
Écrire : pour évacuer la menace de mort. Mais à la place, menacée de narcissisme ?

Il a dit : – Et toi, tu arrives encore à trouver du sens ?
J’ai dit : – Non, là, non… Mais lis le beau texte de Marie Cosnay. Elle, elle appelle ça « l’empêchement »…

Les menaces de la politique.
Le tourbillon. On est dans un maelstrom de menaces, avec un moloch qui dévore les enfants, ceux qui veulent de l’amour et qui n’en trouvent pas, ceux qui vont à des concerts et qui n’en reviennent pas, le monstre dévorant au fond du maelstrom attend ses proies, qui tombent, font du bruit en tombant, des tas de petits bruits qu’on n’entend de plus en plus mal, parce qu’il y a des bombes qui explosent partout, le bruit des kalachnikovs et le bruit des bottes et le bruit des cris et puis les murmures et puis les râles et puis les derniers souffles.
Au loin, de temps en temps, on entend des rires. Pas beaucoup quand même.
Il y a écrire. Mais tu vois, là j’écris, et au Burkina Faso, à Ouagadougou, le nom d’une ville qui fait rigoler quand on l’apprend petit, on se mélange les syllabes, c’est le nom rigolo d’une ville loin, et puis non, j’écris ce texte et pendant ce temps ça devient un hashtag tragique, un #jesuis de plus, tout ce qu’on doit être on n’y arrive déjà plus, voilà ça y est c’est le nom d’une ville qui passe en une des infos, les otages et les morts et ces armées de dingues qui ont l’air de sortir tout droit de livres d’anticipation, la menace, c’est cette chose qui plane, qui a l’air imaginé tellement elle nous dépasse.

On peut mettre la langue.
Je ne fais que ça, mettre la langue. Je ne sais pas faire autre chose.

Il a dit : – Je vais vous éclairer.
Il est psy, il m’a dit cette dernière phrase sur le palier, dans la pénombre du couloir, nous nous étions salués, c’était l’ultime séance, j’étais émue parce qu’il était important pour moi, mais il a fini sa carrière, alors il m’a dit  Au revoir. Et là, dans le couloir, il a mis la main sur l’interrupteur et il a ajouté cette dernière phrase : Je vais vous éclairer.
Depuis, par moments, je sens ça, une confiance : une éclaircie.
On entend les soupirs de plaisir.
Ça ne dure pas.

Cette menace tellement large tellement folle et puis ces faits réels qui viennent la rendre palpable, elle s’approche, de tous les côtés, tout ça, la crise, la guerre, les kamikazes, les ouragans, les nuages de pollution, les élites, les politiques, les extrêmes, même le PS ça menace, même l’hiver qui est trop doux…
Devant les menaces, on se tétanise.

Mais, on peut encore mettre la langue.

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Rédigé par sophie

Auteure et rédactrice.

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