L’oeil ouvert : le premier de 2017.

Le ciel est toujours blanc. Les camions nettoient les rues. C’est vrai que c’était sale les rues cette nuit. Certains avaient éventré les poubelles, et puis les gobelets en plastique partout par terre, c’était crade : minuit, ça fait faire des choses bizarres aux gens.
Au réveil du jour 1, je me suis dit : Ce qui compte en fait pour la saint-sylvestre c’est pas tellement la nuit qu’on passe, on arrive toujours à trouver un truc sympa à faire, c’est plutôt le matin, le premier matin de l’année, ce qu’on voit, ce qu’on entend.
– En partant du principe que ça compte cette histoire de premier jour etc. –

Je me suis dit : Ça commencerait mieux si j’avais un paysage sous les yeux.
Et tout de suite après : Si tu râles déjà au réveil le premier jour, ça fera pas du bon karma.
Sois vigilante.
Open your mind.

Dans ma cuisine, j’ai constaté que ma nouvelle cafetière achetée vendredi était parfaitement ridicule.
Je me demandais ce qui fondait mon incapacité à choisir un électro-ménager, il y avait toujours un truc qui clochait, ou c’était laid, ou c’était un mauvais rapport qualité/prix ou on me livrait un frigidaire qui ferme mal et je m’en rendais compte trop tard, bref, je me suis dit : Ça serait mieux de penser à des trucs plus intéressants pour commencer l’année, non ? T’es là dans ta cuisine à disserter sur ta cafetière – quand même, oui, ridicule – et à gloser sur ton rapport compliqué aux achats utiles… alors que les achats inutiles, ceci dit, ça, ça va, tu gères bien…
Stop.
Open your mind…

En buvant mon café, je regarde le fil du mur des posts sur facebook. Mon regard s’arrête sur : plafond tendu.
Ah, ben, même les plafonds maintenant…
Mais non, c’est une pub. Pour un artisan. Sa spécialité : « plafond tendu ». On voit ici l’intérêt de facebook dans toute sa splendeur, pas que j’ai quelque chose contre les spécialistes des plafonds tendus, mais à force de publicités, quand j’écris sur facebook, j’ai l’impression de raconter ma vie dans les pages jaunes. Et voyez, je trouve ça moins sexy que l’idée ultra post-moderne d’étaler mon narcissisme sur les réseaux sociaux inventés par les américains et côtés en bourse.

Donc, je râlais encore.
Ceci dit, avec ma cafetière neuve, je buvais du café chaud.
En parlant de température, et de ma vie passionnante, j’ai également acheté un thermomètre pour l’intérieur de ma maison. J’avais envie depuis longtemps de savoir quelle température il fait chez moi. On explique bien que le sentiment de l’insécurité (par exemple) est plus fort parfois que l’insécurité réellement vécue. Avec la température, je voulais voir si c’était pareil, si j’étais décalée, si mon corps ressentait bien les choses ou pas.
Ma soif de réalité l’aurait emporté ? À 46 ans, ce désir de vérifier si la température correspond à mes sensations : était-ce le signe que je ne croyais plus en rien ?  Qu’il me fallait des faits, des preuves, des certitudes ?
Oh mon dieu, j’ai pensé, ça y est, j’ai vieilli pour de bon !
Allons, allons, on se calme, il y a sans doute des tas de gens qui ont acheté leur premier thermomètre à 20 ans, précoces, ou pire, ceux qui ont gardé précieusement le thermomètre de famille, héritiers inconscients du souci de vérifier quelle température il fait EN VRAI et pas en ressenti, les pauvres…
Moi, ça me prenait à 46 ans, finalement c’était assez tard, et puis c’était peut-être passager, voilà, un petit flottement, la confiance en soi qui vacille ponctuellement, c’est fréquent.
Open your mind… Tu ne vas pas démarrer l’année en pensant à ce temps qui passe inexorablement et qui altère forcément ce que tu es, ce genre de pensées le premier jour c’est d’une banalité en plus, tant que tu y es, tu n’as qu’à faire un bilan ! J’adore ce thermomètre et depuis le temps que j’en rêvais, ça me fait comme assouvir un fanstasme.

Il était déjà 14h23 du jour 1. Je n’avais rien fait, à part écrire un peu ce texte.
Et tout d’un coup, j’ai ressenti une immense flemme.
Mais une flemme, alors, une flemme grosse comme une année entière à venir.

Oh, mince, j’ai pensé, avec tout ce que j’ai prévu de vivre, j’espère que cette flemme va partir.
J’étais loin de mon paysage du début, et pourtant j’en avais encore envie.
La seule possibilité pour en voir un était d’aller au bord de la Garonne, le seul paysage disponible à proximité, avec un grand ciel (tout blanc c’est un peu chiant) (open your mind).
Oui, tiens, quand je n’aurai plus cette flemme, je pourrai aller récupérer ma cravache oubliée hier soir (j’étais déguisée en dompteur pour une soirée costumée) chez mes amis en marchant le long des quais. Comme il fait très froid dehors, en rentrant je jetterai un œil à mon thermomètre qui me confirmera que chez moi il fait bon, je ferai de la pâte à crêpes pour ce soir (pourquoi pas) et du café si chaud dans ma cafetière si ridicule et voyez… comme je n’ai parlé de rien de grave.

Il y aura tous les autres jours pour le faire.
Je ne vais pas m’en priver, vu qu’on va avoir de la matière à profusion. Je sais, on trouvera des moyens, combattre, on fera les batailles, tout ça, on ira jusqu’aux soulèvements nécessaires.
Mais là, tout de suite, j’ai la flemme (et la chance) et je préfère ne pas y penser (trop).

Je vous aime beaucoup.
Tous mes voeux.