L’île est volcanique. Deux plages s’étirent en longueur, brûlantes de sable ; les autres, étroites, des criques difficiles d’accès, brûlantes de gros cailloux ronds entassés entre des rochers affutés comme de l’acier coupant. Elles sont noires à cause du volcan.

Les routes surplombent la mer Égée, on traverse plusieurs sortes de paysages, secs, verts ou gris, parfois bruns, organisés en terrasses. Les murs de cailloux ordonnés les uns au-dessus des autres ressemblent à des centaines de murailles, on dirait un immense jardin penché, minutieusement tracé, pensé pour résister aux éboulements, aux ruissellements – mais est-ce qu’il pleut ici ? -, peut-être qu’il s’agit plutôt d’un aménagement favorable aux plantations, à la culture. Des arbres y poussent.
Il faut faire attention aux chèvres qui traversent.
Sur le bord des routes, il y a de curieux bancs, isolés, à l’aplomb. Un mobilier urbain identique à celui d’une grande ville. Parfois, ils sont installés à côté d’un lampadaire. J’ai vu les mêmes partout dans l’île, dans les ports, face à la mer, là où il y a de l’animation. Pour ceux-là, c’est comme si un jour le maire avait reçu un arrivage de bancs et qu’on avait installé le surplus au hasard, là-haut, devant des points de vue sublimes que d’hypothétiques passants aimeraient à contempler, s’ils venaient à passer.

Le troisième jour, j’ai tenté ma chance.
Au détour d’un virage, celui de la taverne où j’avais dîné un soir et depuis, quand je passais devant en scooter, la famille entière me saluait désormais de la main, j’avais aperçu des balcons blancs, géométriques, qui surplombaient la mer, une architecture attirante, un ensemble graphique plus californien que grec, blanc d’un bloc, lumineux.

Construit à flanc de falaise, le bâtiment dépassait seulement si on regardait bien dans le virage de ce côté de la route. L’enseigne, peinte sur le mur blanc en lettres rose pâle : HOTEL WHITE BEACH.

Je me suis arrêtée au niveau du portail, une arche simple ouvrant sur le bleu. L’hôtel était en contre-bas. Je n’ai pas descendu les quelques marches jusqu’à l’entrée. Je suis restée au bord, hésitante. Il n’y avait personne, j’ai pensé « C’est fermé pour l’instant ».
Le grand palmier bruissait dans le vent.
Je n’ai pas vu les palmes grises et mortes, amassées dans le jardin.

Je suis revenue le lendemain. Cette fois, j’ai pris le chemin sur le côté, juste après ce qui ressemblait à un arrêt de bus, un arrêt de bus comme les bancs solitaires du sommet de l’île. Je suis arrivée devant la façade avec HOTEL WHITE BEACH en lettres peintes.
Elle devait claquer l’enseigne quand le rouge se détachait sur le blanc du pan de mur. Parce qu’à regarder de près, le rose pâle des lettres, c’était du rouge, mais fâné, délavé.

En avançant, l’hôtel, au lieu de se découvrir, semblait se cacher. Il déborde de plantes grasses, de cactus variés, d’immortelles grillées par le soleil, d’hibiscus en grappe, de chardons géants et magnifiques, de buissons de câpres et quelques figuiers généreux. La végétation pousse au-delà des balcons, a envahi les jardins et les espaces communs.
Une flèche indique REC-PTION. Le E a disparu.

À ce niveau, on accède facilement aux appartements des premiers étages. Sur plusieurs portes, quelqu’un a ajouté un cadenas extérieur. On peut pénétrer dans les autres chambres, la vue sur la mer parcellaire, bouchée par des arbres trop hauts.
Il n’y a pas de meuble, mais il n’y a pas de traces de dégradation non plus. Dans l’une d’elle, une bouteille de vin et quelques plastiques de préservatifs.

Je descends lentement le grand escalier extérieur, celui envahi de plantes et de fleurs, des pas prudents sur les marches fissurées, et puis je me méfie toujours des serpents quand il y a des herbes hautes et cette chaleur à cause de la peur panique que j’en ai, j’avance doucement.

J’arrive sur une terrasse couverte d’un reste d’auvent, le bar de la plage, les stores fermés, quelques chaises en plastique.
L’hôtel au-dessus semble tout entier retenu – à peine retenu – par une digue de béton fendue qui penche, s’écroule.
Le temps arrêté, abandonné depuis combien d’années ?
La triste beauté de l’HOTEL WHITE BEACH.
Et sa plage de cailloux noirs.

Je m’étais mise nue pour me baigner.
Je m’étais assise sur un des fauteuils en plastique.

Dans l’après-midi, un couple était venu. Puis une dame avec un chien. Et plus tard, deux jeunes filles accompagnées d’un beau garçon musclé. Les gens enlevaient leur maillot, soit pour entrer dans l’eau, soit quand ils s’allongeaient sur leur serviette. Il y avait quelques recoins d’ombre, très peu. On s’y serrait.

En fin d’après-midi, une des deux jeunes filles était allée s’installer sur une chaise en paille qu’elle avait trouvée à proximité du bar de la plage. Elle était nue, fine, assise droite sur la chaise en paille, et ses longs cheveux bruns mouillés lui dégoulinaient sur la peau, et son air d’attendre une caresse… Sans doute, elle espérait que le garçon musclé allait la rejoindre.
Son amie avait cueilli des figues. Elle m’en avait offert. Elle s’était approchée de moi avec les petits fruits fendus dans les mains.
You want ?
J’avais accepté ceux qu’elle me tendait, alors que je n’aimais pas vraiment ça, mais j’avais envie qu’elle vienne près moi. Son regard était brillant. Sa jeunesse me rappelait la mienne, l’arrogance, les désirs flous et permanents.
Pendant ce temps, le garçon au corps bronzé, comme une caricature, faisait des longueurs devant nous, bruyamment. Il n’avait rien remarqué du trouble des trois femmes nues sur la plage noire de l’Hôtel White Beach.

Le soir, dans ma chambre louée sur le port, allongée sur mon lit, je pensais longuement à ce moment délicieux et inachevé.
Le corps fin et mouillé, enchevêtré à la chaise de paille, de cette fille qui voulait quelque chose.
L’autre corps penché vers moi, les mains ouvertes et pleines des figues qui avaient l’air d’être dans ses seins.

Le lendemain matin, j’ai posé des questions au type qui me louait ma chambre. Au sujet de l’hôtel, ce nom de WHITE BEACH et la plage noire, l’abandon, et puis il me semblait que quelqu’un y habitait encore, c’était un endroit étrange… Il s’est passé quoi ?
Il est parti me chercher un café. Ça a pris un peu de temps. Il est revenu et l’a posé sur la table.
Je te raconte maintenant ? il a dit.
J’ai dit Oui. J’ai envie de savoir.
Il s’est installé avec moi.

La plage, elle était blanche.
Avant, quand il y avait la carrière de pierres ponces, juste à côté, tu regarderas, il reste le ponton métallique qui s’avance dans la mer, juste à gauche de la plage, derrière la falaise, il y avait une carrière. Elle déversait du sable et ça faisait que cette plage-là était blanche. Grande et blanche. J’y allais quand j’étais jeune.

L’homme d’affaires, qui a construit l’hôtel dans les années 80, possédait la seule plage blanche de l’île. Mais, au bout de quelques années, il a considéré qu’il n’avait pas assez de clients et que les activités de la carrière faisaient trop de bruit. Il a fait des procès à l’exploitant de pierres ponces. La carrière a fermé.
L’hôtel aussi finalement, les affaires n’ont pas marché, parce que notre île n’est pas tellement touristique.
Le sable blanc a fini par disparaître complètement.
Et la plage est redevenue noire, avec quelques pierres ponces qui reviennent parfois sur le bord.

Si tu y vas, tu croiseras peut-être un homme. C’est l’albanais. Il vit sur l’île mais il n’a pas de domicile, il s’est installé dans une des chambres là-haut. C’est peut-être le veilleur de nuit ! On ne sait pas vraiment. Avec les rumeurs de blanchiment d’argent… Personne ne va le déloger de toute façon.

Mon plus beau souvenir de cette plage, j’étais jeune… La plage, quand elle était blanche, elle était vraiment grande, et on sentait une liberté sur cette plage, c’était un soir, j’étais arrivé et il y avait ces trois filles, des touristes européennes, elles étaient nues, elles se baignaient , elles sortaient de l’eau… et j’étais resté caché un moment à les regarder toutes les trois… C’est un souvenir qui est resté là, dans ma tête.

Je suis content que tu me poses ces questions sur l’hôtel et sur la plage.

Parce que ça me le rappelle.

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Rédigé par sophie

Auteure et rédactrice.

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