Sur la pancarte du salon de thé est écrit BRUNCH LUNCH BREAKFAST ALL DAYS ALL WEEK. Juste à côté, est suspendu un pot de fleurs avec du lierre.
Ce matin, dans le lierre, le serveur plante un petit drapeau français.
Ça y est, c’est la fierté à tous les étages et dans tous les pots de fleurs.
(et le président va pouvoir continuer de raconter son histoire d’empereur romain),

Des touristes américaines passent dans la rue avec leurs valises à roulette, elles lisent sur la pancarte Breakfast, bacon and pancakes, Yeah Yeah Yeah elles disent. Elles s’assoient.
Moi aussi, j’ai mangé ces pancakes cette semaine. À force de voir ça écrit, depuis plus d’un an, j’ai eu envie.

Hier, je traversais une petite place, pleine de monde, et c’était le moment de La Marseillaise sur le stade, le stade en Russie, et la foule sur la petite place à Bordeaux a chanté à l’unisson, joyeusement.
Mardi, pour la demi-finale, ils chanteront en même temps que le Président, il sera sûrement debout dans la tribune d’honneur à côté de Vladimir Poutine, ils se comprendront là-dessus, le sentiment de fierté, et puis le kif de diriger la nation.
Et donc, il y avait, hier après-midi, cette énorme Marseillaise qui retentissait, tous les clients du bar tournés vers un écran dérisoire mais hissé pour que tout le monde voie, un peu comme le pot de fleurs suspendu, à côté de la carte, ici on boit de la bière et des mojitos.
Je ne savais pas quoi penser de ce chœur.
Il avait quelque chose qui fait sourire. Parce que c’était un chant de joie, un chant de guerre mais de guerre sans mort, une guerre entre jeunes garçons bien peignés et sponsorisés, une guerre de jeu.

J’avais entendu un reportage à la radio qui parlait des supporters de foot mexicains venus dans une ville russe, et cette rencontre inattendue que cela faisait entre les cultures : des russes, des sombreros, des mexicains, de la vodka ; le bonheur des russes de rencontrer des sud-américains, le bonheur de ceux qui ne partiraient jamais de rencontrer ceux qui ne seraient jamais venus là en vacances sans cette raison. Voilà quand même, disait la journaliste, une belle situation que seul le foot peut inventer !

J’ai pensé à ce jeune homme de Guinée, un réfugié, ami d’une amie, qui se trouvait à notre fête le week-end dernier au milieu des Landes. On dansait comme des fous, et à un moment on dansait sur Niagara « J’ai vu la guerre, la victoire était au bout de leur fusil, j’ai vu le sang sur ma peau, j’ai vu la fureur et les cris et j’ai prié pour ceux qui se sont sacrifiés… » Et nous, on chantait à tue-tête. Et je pensais à ce jeune homme qui était arrivé jusqu’à nous, avec les traversées que l’on sait, et qui se retrouvait là et j’espérais qu’il ne comprenait pas les paroles.
Il n’y a aucune raison rationnelle pour qu’il soit là un jour, assis dans ce canapé à nous regarder danser et chanter… Voilà une impensable situation que seule la guerre peut inventer.

Donc d’écouter cette Marseillaise, je souriais un peu, mais pas complètement.
Il aurait fallu de l’insouciance, et depuis quelque temps je vois bien que je ne l’ai plus. J’ai des joies, des vrais bonheurs à regarder des paysages et vivre des moments vraiment tout à fait heureux-chanceux-merveilleux, mais cette légèreté, je n’arrive pas à la trouver au fond de moi. Se réjouir de ça, d’un peuple heureux de gagner un match de foot, et peut-être la Coupe du Monde, je n’y arrive plus. Pourtant j’ai gardé longtemps affiché un article de Libé de la Coupe du Monde 1998, avec Zidane en photo, j’étais fan de Zidane, je l’adorais. C’était un été formidable. J’avais 28 ans.

Je n’ai pas regardé le match. J’ai marché d’un endroit à l’autre.
Finalement, j’ai trouvé une terrasse tranquille et j’ai bu un thé glacé en lisant Mai 68, le chaos peut être un chantier de Leslie Kaplan. Je savais très bien quand il y avait un but et que la France gagnait parce qu’il y avait la clameur et le son des télés un peu partout dans la ville. Je me suis laissée faire par le mouvement des phrases du texte, une Conférence interrompue « pourquoi parler, comment parler, un dialogue, c’est quoi ? ».
J’ai imaginé une autre vie – parfois quand je lis, j’imagine que je suis capable d’une autre vie…

En attendant, voici l’heure venue de la grande fierté de rien, des drapeaux plantés dans les pots de fleurs et des marseillaises chantées devant des télés.

J’ai pas le cœur d’en être.
Désolée.

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Rédigé par sophie

Auteure et rédactrice.

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