Comment ne pas se prendre de vertige devant les fossés qui se creusent ? Et avec le vertige, on a les nausées, les reculades, on reste sur le bord, ne pas s’approcher trop près. Légitime. J’ai le vertige. Je sais comment ça fait dans l’estomac, et je ne sais pas pourquoi, moi ça me prend dans le bas du dos, je sens du froid qui vient…

J’écris – et souvent, je sens que l’écriture est poussée un peu sur le côté, par les #, par les « gens qui ne lisent plus » et je comprends aussi, tout ce qu’on dit qu’il manque : la concentration, le temps, la force, l’appétit…

Pourtant, ce territoire, celui de la littérature, à chaque fois, je me dis : c’est là que j’aime être. En plus des livres lus, je m’offre des petits moments délicieux, – j’ai de la chance en littérature, les rencontres avec les auteurs dans les librairies sont souvent gratuites, et peut-être que dans la culture, avec les musiciens de rue, ce sont les seuls rendez-vous gratuits – par exemple la dernière fois à La Machine à lire : Marielle Macé lisant quelques lignes de Pierre Michon extraites de Maitres et serviteurs, quelques lignes qu’elle a choisies parce que c’est un paysan qui parle à un peintre… un paysan qui ose prendre la parole…
Ou cette éditrice qui fêtant les 40 ans de sa maison d’édition Verdier évoque son engagement politique vers son engagement poétique. Presque le même.
Ou encore, dans un colloque (en accès libre et gratuit à la Librairie Mollat) Jean-Philippe Toussaint expliquant en personne sa méthode racontée dans L’urgence et la patience.

Pour moi, ces moments sont du travail. Comme lire. Du travail au sens de ce que j’ai à faire.

Et c’est drôle, parce que j’ai bientôt 49 ans et je suis au début de ce travail d’écrire.
Je vois, parmi les gens de cinquante ans, celles et ceux qui ont des carrières, qui les fabriquent, qui montent (est-ce qu’ils ont le vertige ?) et qui n’ont pas trop de crainte pour leur avenir. Et puis, celles et ceux qui jusque-là se faisaient bien de leur vie indépendante-précaire-changeante-excitante, mais on dirait que c’est précaire qui prend le dessus, et la force qu’il va falloir encore et encore, est-ce qu’on l’aura ? Ah, voilà le vertige qui revient… Et moi, qui en suis tellement au début… d’écrire et d’apprendre.

On regarde d’en bas celles et ceux qui ont pu monter. La plupart du temps, ça n’a aucune importance puisqu’en bas c’est chez nous, c’est comme ça, et on y trouve nos joies. Mais, avec ce fossé qui grandit, ce fossé comme un escalier infini, et ce vertige… On comprend qu’on n’accèdera pas au roof-top. Sur le moment, quel que soit son bonheur dans la vie, ce n’est pas agréable. De voir qu’il y a toujours deux mondes, d’être devant le fossé et puis ce vertige, que la loterie nous a mis là, que le monde est voulu ainsi avec des séparations et des dominations.
Est-ce que c’est juste ? Ah, il semble que la question soit dangereuse à poser…
Que certains et certaines audacieuses risquent pour ça leur réseau, les gaz lacrymo ou la prison. Et d’autres en meurent. Et le vertige qui revient…

Pour tenir bon, agrippée, moi j’ai cette littérature, cet endroit large et inventif poétique et politique, où rien ne fait peur, la liberté y est sans limite, parfois choquante et alors !, cette littérature où les fossés se remplissent de mots et la langue nous soulève, on traverse tout : la mer la mort la folie l’avenir les rêves les peurs l’ennui le vice la douleur l’amour la jouissance la solitude…

On peut lire Désordre de Leslie Kaplan, Arcadie de Emmanuelle Bamaya-Tack, Témoin de Sophie G.Lucas, Hôtel du Brésil de Pierre Bergounioux, L’ordre du Jour de Éric Vuillard, Manuscrit zéro de Yoko Ogawa… etc.

Rédigé par sophie

Auteure et rédactrice.

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