danser puis regarder le cheval danser.

installation des bougies dans la nuit
installation des bougies dans la nuit

C’est une nuit où j’ai dormi dans un château et il est 5h30 quand je me réveille.
Il y a à côté de moi sous un duvet une DJette suisse et peut-être un graphiste genevois ou bien c’est sa copine. Dormir c’est un grand mot, une ou deux heures avec l’oeil qui surveille. Pendant cette Nuit Ô iris, où j’ai dansé, (et pieds nus pour ne courir aucun risque de prince charmant à minuit), mais dansé tellement parce que les 2 DJ from Genève on aurait dit qu’ils avaient écouté tous mes voeux de musique prononcés ces dernières années… Et ceux qui ont raté prendront le train.

Donc c’était la Nuit Ô iris, et il fallait dormir un peu avant Le Lever du Soleil.

À 5h30, il y avait dans la cuisine ceux qui ont transformé (pendant mon tout petit sommeil) le décor de la veille (un dance floor, une scène, des enceintes pour écouter Les paysages Sonores de Eddie Ladoire et Jürgen Heckel, une vingtaine de table de pique-nique, une buvette…) en buffet avec nappes blanches pour le petit-déjeuner offert. Pour après cet attendu Lever du Soleil.

Pour l’instant il fait noir. Des petites bougies éclairent le chemin et le cercle organisé par des bancs de bois.
C’est là que Bartabas et son cheval Le Caravage viendront tout à l’heure faire leur entrainement quotidien. Pour l’instant, l’ambiance est au mystère, la rumeur du Maître dans les lieux rend tout le monde tendu et concentré, on chuchote…
Il est 6h. Et peu à peu, dans cette pénombre, quelque 400 personnes arrivent en silence et prennent place autour du cercle. Il y a un cheval, on distingue un mouvement, à peine l’ombre d’un homme au centre et le cheval qui tourne autour.

Je suis assise là, emmitouflée dans mon grand foulard. Je sais qu’un cheval marche près de moi, je le sais mais je ne le vois pas vraiment, j’entends un souffle, les pas.

Le chanteur et le joueur de luth arrivent. Commencent les chants sacrés. Un homme comme un moine, caché sous sa capuche, prend place, monte sur le cheval. Les bougies ont été éteintes.
Le rituel se fait grandiose, avec la voix précieuse du chanteur et cette musique, le ciel se prend de bleus, la lune en croissant fin éclaire un immeuble. Tableau étrange. Paysage avec tour et étoiles.

C’était quand la dernière fois que j’ai vu un lever de soleil ?

Bartabas et son cheval. Est son cheval on voudrait dire, parce qu’évidemment on pense ça, c’est facile de le penser.

Parmi les pas qu’il fait faire à l’animal, il y a ce sautillement qui a l’air d’une espièglerie, un enfant léger, un peu moqueur. Ou ces pas chassés, les diagonales, et j’imagine que pour une bête la diagonale est une figure insensée… Ou encore la marche avec la patte haute, comme une majesté. Parfois c’est grotesque cette façon de danser pour une bête et c’est sûrement pour cela que cela devient extraordinaire.
Ce n’est pas spectaculaire, il s’agit d’un entraînement, faire ses gammes. La répétition et la lenteur au centre de notre attention. Ça change…
L’homme est silencieux, on le dirait, on ne perçoit aucun mouvement qui aurait l’air de commander. Ils s’accompagnent l’un l’autre sans doute à présent, mais le travail fut avant. Ainsi le dressage est beau ?

Le ciel, du bleu passe au rose.

Le jour vient, un oiseau siffle entre deux chants humains. Bartabas enlève sa coiffe, et quand il a ce geste de ce découvrir, quelque chose s’impose. Il y a des êtres qui font ça sur les autres.  400 personnes se sont réveillées ce matin pour venir regarder un homme, son cheval et le soleil qui va se lever. Le pouvoir poétique d’un seul homme. Qu’il se sente Maître et exige, que les gens le découragent ou l’amusent, forcément.

Bartabas libère le cheval de ses rênes et s’en va.
L’animal, nu et seul, se couche dans le sable et s’ébroue, devant nous. Il se détend de ces longues minutes de tension, un artiste ou un athlète qui évacue et récupère, puis quitte la piste.
Les chants se sont tus, le soleil éclaire à présent parfaitement la scène vide.

Les poésies du monde sont rares. La Nuit Ô iris qui nous amena jusqu’à ce Lever-là en fut.

À savoir : la Nuit Ô iris jusqu’à ce Lever du Soleil a été pensée par l’équipe PanOramas (GPV) et offerte par la ville de Lormont & l’Été métropolitain (CUB).

Photos ©jaimelarivedroite