OÙ L’ENQUÊTE ME MÈNE (1/2)*

La dérive pousse l’auteure vers les mystères des étagères dans les bibliothèques des Archives. Là, des visiteurs étranges et concentrés cherchent  des réponses parmi les dossiers classés. Et de fil(atures) en aiguille (la dérive fait ça, une sorte d’ouvrage sauvage), l’idée lui vient d’un détective… DÉAMBULATION* (1&2) publiée dans le magazine Junkpage n°5 – septembre 2013 –

Ça a commencé comme ça, paradoxalement par une fin. La fin de mon ignorance.
En toute franchise j’avoue, ce que je connaissais jusqu’ici des Archives se résumait à deux choses : la glycine de la rue du Loup aux Archives municipales et l’existence d’un touriste fugueur, Albert Dadas, découvert aux Archives départementales par l’artiste suédois Johan Furåker, dont j’avais vu l’exposition « Le premier fugueur » au CAPC. Mais je n’étais jamais entrée ni dans les unes ni dans les autres. Pour aller dans ces endroits-là, pensais-je, faut avoir quelque chose à chercher… Je ne croyais pas si bien dire.

Une affaire de protocole
Commençons par les Archives départementales, déménagées de la rue d’Aviau vers le cours Balguerie-Stuttenberg. Au vu des modalités très patte blanche à montrer pour pénétrer dans les lieux, je comprends vite que tout ici est extrêmement sérieux. Le monsieur à l’accueil m’explique gentiment les règles à suivre (obligatoires), me tend ma carte officielle (obligatoire), ma clé de casier pour déposer mes affaires (obligatoire aussi). Il me dit que, pour les questions, son collègue en blouse blanche « est formidable, il sait tout », et, ultime injonction quand il me voit avec mon stylo à la main : «Pas de Bic, c’est une arme. » Il me prête son crayon à papier.
Ambiance Fort Knox. Aimable certes, mais un peu parano sur les bords : des attaques au Bic ! Et puis attaquer quoi ?

 Plus tard je comprendrai. Pour l’instant je débute en Archives, naïve, intimidée, essayant d’avoir l’air le plus naturel possible donc absolument gourde…

Je range mon sac dans le casier 9, j’ai ma carte, mon badge, ma mine de crayon et ma tête de perdue. Je commence par les expositions au sous-sol comme pour retarder le moment d’entrer là-bas, je lis bien tous les cartels, attentive, j’apprends des choses fort intéressantes sur Adrien Marquet, je prends mon temps. Et puis je me lance, je monte les escaliers. Voilà, j’ouvre la porte. Je suis dans le temple.
Ce qui m’attend est autre chose qu’un silence de bibliothèque. Et ce qui se produit est une véritable première : j’ai peur des livres.

 Je marche dans les allées. Je longe les rayonnages, certains titres ont l’air pourtant de me concerner très directement, par exemple L’Intermédiaire des chercheurs et des curieux.

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Je ne saurai pas ce qu’il y a à l’intérieur, je vous ai prévenus : je n’ose toucher à rien. Les gens qui sont là s’affairent au centre de la salle, chacun à son bureau, tournent les pages d’ouvrages jaunis aux écritures penchées, notent et renotent. Je vais voir l’homme au guichet, je lui tends ma carte : « Table 36 », il me répond.

 J’obéis. Assise à mon pupitre, les mains vides, devant un ordinateur, écran noir.
Soudain des phrases se mettent à défiler sous mes yeux. Sur l’écran en veille de l’ordinateur apparaissent des mots qui passent et se floutent : ERRANCES. MAUVAISES HABITUDES. CATALOGUE DES INTUITIONS. VALEURS RASSURANTES. ÉCONOMIE DES RAYONS. PALIMPSESTE SCRUPULEUX. SOMME DES CARACTÈRES. OISIVETÉS. PERFECTIONS DIVERSES. LIAISONS DANGEREUSES.

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Au même moment, à côté de moi (je me sens comme Alice quand elle tombe dans le trou), un monsieur prend des photos, clic-clac à toute vitesse, les drôles de messages continuent d’aller et de s’effacer, j’entends un autre bruit à présent, les pages des livres qu’on tourne sans cesse, un autre écran au mur affiche en vert les documents disponibles pour les tables 8 – 24 – 33 – 79, les gens se lèvent en silence, reviennent avec leur trésor, certains ont des outils comme des loupes, convexes et grosses dans leurs mains, ils les font glisser sur le papier, ERRANCES…
Une respiration : je décide d’aller voir le monsieur qui sait tout.

L’homme à la blouse blanche.
Il me sourit, il a de beaux yeux bleus et des cheveux gris. Mais c’est pire. Je ne sais même pas quoi poser comme question ! Je lance le sujet sur Albert Dadas, le touriste fugueur. Il me dit : « On a trouvé ça dans les archives de l’hôpital Saint-André. »
– Donc moi aussi je pourrai faire des recherches comme ça ?
– Évidemment, oui, vous pouvez.

Après ce grand dialogue, je tourne et retourne dans mon cerveau brumeux : mais chercher quoi, nom de Dieu ?
Moi qui me pose tout un tas de questions, mais tellement de questions tout le temps ! Rien ne vient ! Mon grand-père, peut-être ? Je pourrais chercher des informations sur mon grand-père, c’est le seul dont on pourrait trouver une trace de vie en Gironde. Et alors quoi ? Il n’y a rien de lui à découvrir, je les connais déjà les secrets… C’est trop flou tout ça ma vieille, je n’avais pas prévu cette situation, on ne vient pas là par hasard comme ça, la fleur au fusil, je n’ai aucun objectif, pas de quête, pas de mystère, terre à terre, me voilà tétanisée par le poids des mémoires et des grimoires !

Pas maligne et pas fière, je rends aux gardiens le matériel.
Je reprends mes esprits, hésitation, déambulation de rien, à trop dériver voilà ce qui arrive : on se perd !

Je m’oblige à poursuivre aux Archives municipales, celles de la belle glycine bleue (classée Arbre remarquable).

©jacqueslepriol
©jacqueslepriol

Le décor ancien et poussiéreux me paraît moins intimidant, et puis cette façade je la connais depuis toujours, la familiarité de l’endroit me rassure. À l’entrée je fais la fille qui sait, un peu comme on s’autorise à faire la deuxième fois qu’on va quelque part : re-carte et re-clé pour casier et re-crayon à papier. On m’explique que le seul crayon autorisé est à papier parce qu’il est le seul à s’effacer. Je comprends alors la blague de l’arme, que c’est une mesure de protection qui n’a aucun rapport avec Vigipirate : heureusement que le ridicule…, etc.

La même scène dans une salle plus petite
Cette fois, au lieu des ordinateurs, il y a d’énormes machines appelées Ultravision. J’ai l’impression de me retrouver au milieu d’une secte, un peu fourmilière, tout le monde s’affaire, personne ne fait attention à moi – ou plutôt si, tout le monde a vu que j’étais stupide novice mais on m’ignore, chacun va récupérer les documents apportés par le personnel qui sort d’une pièce sombre des boîtes et des livres. Mes voisins de table ont l’air de se repérer dans des listes infinies parmi : les dictionnaires les revues les actes les almanachs les livres d’or les recueils les tomes de la société archéologique les inventaires les sommaires les registres paroissiaux les nobiliaires les périodiques.
Je lis en diagonale : GSV (= garçon sans vie), j’aperçois écrit « enfant trouvé 1823 ». Une dame fait défiler (à la manivelle) des microfilms et ça fait le même bruit que dans… les films !

Mais que font ces gens ? Pour qui, pourquoi ? Que cherchent-ils ?
Ces individus consciencieux m’impressionnent. Ce qu’ils font paraît si important, si crucial. Penser aux énigmes à résoudre me rappelle une enseigne, faite de grandes lettres (blanches ? oranges ?) surplombant la place de la Victoire : DÉTECTIVE PRIVÉ.
Internet. Annuaire. Rien à cette adresse.
Sur un blog de détectives privés bordelais, je laisse un message.
On verra ce qui arrive…  À SUIVRE : OÙ L’ENQUÊTE ME MÈNE (2/2)

ceci est un cartel d'Arbre remarquable.
ceci est un cartel d’Arbre remarquable.
Machine Ultravision - ©jacqueslepriol
Machine Ultravision –
©jacqueslepriol