DERRIÈRE LES RIDEAUX ROUGES*

Ambiance Broadway : voilà l’auteure au milieu des paillettes.
Hey… « Say, wouldn’t you like to know what’s going on in my mind ?1 »
DÉAMBULATION* publiée dans le magazine Junkpage n°14 – été 2014.

Ça finissait à Las Vegas.
Quand je suis arrivée au théâtre Trianon ce mardi soir de juin, je me suis souvenue de ça. La dernière fois que j’étais venue ici, le théâtre s’appelait cinéma Jean Vigo (une sorte d’ancêtre de l’Utopia), et j’y ai vu un film qui se terminait à Las Vegas : No Sex Last Night.

2008. Sophie Calle était présente pour la projection de son film réalisé en collaboration avec Greg Shephard : chacun avec sa propre caméra, filmant le même voyage jusqu’à Vegas, pour finalement s’y marier. Je me souviens qu’un étudiant en art avait posé à l’artiste une grande question avec au milieu une référence, « l’érotisme de Georges Bataille », et Sophie Calle avait répondu, provocatrice : « J’ai fait ce film pour pouvoir coucher avec Greg Shephard. Il avait envie de faire du cinéma, j’ai proposé ça…  » Elle se marrait. Moi j’étais abasourdie qu’on puisse se mettre à nu de cette façon, et être là, parmi nous, et nous montrer son désir inassouvi. Tous les matins de leur road movie – pendant que Shephard, lui, filmait plutôt sa Cadillac –, elle, elle filmait le lit vide et défait : « Pas de sexe hier soir. »

2008. Le cinéma a fermé cette année-là. Et a repris sa fonction première de théâtre, avec son décor daté de 1913, art-déco spirit, fauteuils en velours rouge à l’orchestre et au balcon. Aujourd’hui, le Trianon est un théâtre privé spécialisé dans les comédies dites de « divertissement ».

Donc un soir de juin, au Trianon.
J’ai l’autorisation pour être là avant le show, accès coulisses et loges. C’est la fin du filage technique. Sur scène, Miss Kookie, meneuse de revue pour l’instant en survêt, déroule son texte : «
 J’arrive… je fais ma chanson… » Là, elle chante avec une vraie voix de charmeuse : « Hey ! Big Spender… Spend a little time with me. » Fumée et lumière rouge. « Je continue la chanson et bla bla bla, et puis là… wouldn’t you like to have fun ? Fun ? Fun ? Et à chaque fois j’enlèverai un truc. » 

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Ça commence fort !
Il fait déjà chaud. Dedans. Dehors.
Au théâtre Trianon, à 21 h, on joue
Goody-goody on Fire !
La troupe du Bordeaux Collectif Burlesque va s’effeuiller.
Plus une seule place libre. 

« Tournée » forcément
Amalric et ses girls déjantées dans leurs numéros de strip-tease un peu dingues. Beaucoup d’entre nous ont découvert avec ce film l’univers du new burlesque. Tout en jouant avec les codes, le déshabillage est mis en scène selon la personnalité de l’artiste : humour, poésie, subversion, folie ou tristesse. 

Dans cette forme de strip-tease, les corps sont presque secondaires au sens où il ne s’agit pas de montrer une plastique parfaite, ils sont comme ils sont, et c’est justement ça qui sera magnifié tout à l’heure sur scène. Une façon d’autodérision avec un corps heureux et fier. 

Pour l’instant, je profite de l’ambiance de la troupe, qui se prépare dans la loge. Les filles sont en culottes, jarretelles, corsets, soutiens-gorge. Le coiffeur fait les chignons et les boucles. Un photographe de Sud Ouest débarque, Julie/Bettina demande si elles sont OK pour les photos. L’une d’elles répond : « Moi, je suis maquillée, alors ça va. » Colt Finger fait son entrée devant le photographe : « Prenez moi comme vous voulez ! » Les filles crient : « Y’a un cow-boy à poil ! » 

Les rires fusent et ça roule des faux cils :
– Oh, t’as changé ? Tu mets plus les plumes ?
– Pfff… Pourquoi j’ai toujours des bleus sur les jambes les jours de spectacle ?

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Par terre, partout, sur les chaises, il y a des paillettes.
Leurs corps brillent.

Au photographe :
– Tu retouches un peu avec ton Photoshop ou pas ?

Elles n’arrêtent pas de rire.
– Oh ! j’ai le dessous des pieds tout noir ! J’ai marché pieds nus toute la journée ! Vite, du savon !
Plus tard, elle repassera devant moi : « 
Si t’écris tout, tu peux préciser que maintenant j’ai les pieds propres ! » Elle me les montre avant de chausser ses grands talons.

On me présente les stage kittens, deux garçons chargés d’enlever les vêtements qui seront abandonnés au sol. 

C’est une troupe qui a le trac et qui s’amuse.
Je me sens intimidée. Ils vont se déshabiller sur scène dans pas longtemps…
Je les suis pour les derniers réglages. Répétition du final. Les artistes saluent ; à quelques-uns, on applaudit la fin d’un spectacle qui n’a pas encore eu lieu. 

Qu’est-ce qui est vrai ? Qu’est-ce qui est faux ? 

Je discute avec le cow-boy, acteur dans la vraie vie : « On a six minutes pour finir à poil. L’enjeu, c’est comment ? Avec quelle histoire ? Comment on injecte de la théâtralité en six minutes juste avec son corps seul sur une scène ? C’est hyper intéressant comme exercice, pour un acteur. » Pendant qu’il parle, son chapeau lui sert d’éventail. Devant nous, une jolie matelote brune en culotte rayée et calot de marin, très 50’s, fait ses exercices de « fesses » : échauffement de booty shake. 

« Quelqu’un a de la colle à nippies ? »
À chacun de mes passages dans la loge, on dirait qu’elles ont rajouté un accessoire ou un élément de costume ou un truc qui brille. Au sujet d’une intervention pendant le spectacle, le garçon avec un PF en paillettes rouge et or dessiné sur le torse : 

– Tu crois que je dis des choses différentes ou je répète en boucle la même phrase ?
– Woody Allen disait : «
 Il n’y a que deux sortes d’humour : le comique de répétition et le comique de répétition. »
– Il faisait du burlesque, Woody Allen ? 

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Éclat de rire général.
Je profite de ma liberté de mouvement pour emprunter l’escalier en colimaçon qui remonte vers la scène : passage secret des artistes qu’il faut emprunter au moins une fois dans sa vie (me dis-je dans un élan de philosophie existentielle). Les rideaux rouges sont tirés.

Dans le hall, le public arrive.
Discussion au bar avec un des associés du lieu

Théâtre non subventionné et privé, une étiquette qui, selon les milieux qu’on fréquente, est plus ou moins « valable » ; je demande s’ils sont contents, si ça marche. Son « oui » spontané est suffisamment rare par les temps qui courent, alors ne boudons pas notre plaisir. Ici travaillent des acteurs et des techniciens qui souvent travaillent aussi sur d’autres projets. Et puis « on fait des créations. Par exemple, parmi la programmation comique, on a monté Thérèse Desqueyroux, tout le monde pleurait, ça change… » Ça l’amuse et ces histoires d’image, bah… 

Avant de croiser dans ma scolarité un professeur de français merveilleux qui nous initia au théâtre et nous amena même faire un stage avec la troupe Fartov et Belcher ; avant de découvrir en classe Antigone et autres Huis clos, mes premières émotions de spectatrice ne furent-elles pas devant la télévision : j’avais 10 ans et je ne ratais pas une seule représentation d’Au théâtre ce soir.

Même sans danser, on fait souvent le grand écart.

Assise au deuxième rang, après avoir vérifié que les « victimes » prises dans le public (j’ai eu l’info) le seraient plutôt vers le milieu de la salle, je me laisse emporter par l’ambiance qui monte. Le directeur du théâtre donne le résultat de la tombola (avec votre billet on vous donne un ticket). On gagne une invitation à la prochaine pièce Jupes courtes et conséquences. Il y a quelque chose de familial dans la relation au public.

Show time !
Le public est surchauffé, et crie, siffle, applaudit. Miss Kookie, maîtresse de cérémonie, entraîne tout son monde.

Miss Show Show Canelle, ambiance années 1930 avec les grands éventails en plume ; Paris Lahaine, « punkette » qui finit son God Save The Queen en string prince Charles ; Pilou Face, le boy façon détective privé ; Kiki Bouh en hommage à Freddie Mercury qui commence avec une moustache ; Colt Finger, le cow-boy qui attache sa victime féminine (pour son plus grand plaisir) ; Lolo Chantilly, geisha toute en poésie qui se défait lentement de son kimono ; Chou Chou l’amoureuse, très pharaonique qui joue des paillettes ; Syd Sailor, la reine du pole dance acrobatique hyper sexy ; et enfin, Miss Kookie, qui termine le show en embarquant avec elle une victime masculine. « J’adore ce jeu », c’est ce qu’elle dit au garçon quand il monte sur scène. L’inversion des rôles – l’homme objet – et le brin de sadisme avec lequel elle l’incite au strip-tease sont assez savoureux. Le jeune homme, lui, vit sûrement un moment exceptionnel : bête de scène une fois dans son existence, ça doit bien rebooster l’ego. 

Je m’étonne de ce mélange de pudeur – les nippies cachent vraiment quelque chose – et de lâcher-prise. Pour cette déambulation, j’avais envie de chair et de vivant, de rencontrer des gens : je suis servie.

Leurs corps tremblent un peu parfois de trac. Ces mises à nu m’apparaissent très particulières, l’effeuillage ici raconte une autre histoire, autre chose que juste provoquer une excitation. Ça parle d’être soi-même alors qu’on incarne un personnage, ça parle de pudeur alors qu’on se déshabille devant les autres, ça parle de beauté alors qu’on a des corps imparfaits, ça parle de rire ou de poésie alors qu’on joue au strip-tease.

La troupe vient saluer. Il y a des paillettes partout. 

Je file les retrouver dans la loge, je veux voir les visages d’après : leur réjouissance.

Ils enlèvent un peu de maquillage et se couvrent d’un peignoir pour rejoindre le public dans le hall. Sortie des artistes, j’entends les applaudissements.

Je pars. Il fait nuit. Et il fait toujours aussi chaud.
C’est beau les gens qui osent.

———–TEXTE PUBLIÉ DANS JUNKPAGE N°14 / été 2014

Retrouvez les dates des shows et des stages du Bordeaux Collectif Burlesque : www.bordeauxcollectifburlesque.fr