Où l’auteure, cherchant quelque grand homme pour éclairer la déambulation, se souvient et décide de revenir visiter le château… *DÉAMBULATION N°16 publiée dans le magazine Junkpage – octobre 2014

Je ne vais pas commencer directement par le vrai début, sinon il va falloir remonter à la fin du XVIIe siècle, quand naquit le 18 janvier 1689 Charles-Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu, oui, lui : Montesquieu.
Même, puisqu’il s’agit de visiter sa demeure, il faudrait repartir encore avant lui, vers le début du XIVe siècle, quand fut édifié le château. Pour un début, ça va faire lourd tout ce passé lointain d’un seul coup.

Non, je vais commencer cette promenade par son début de promenade, qui se passait d’ailleurs idéalement pour une promenade, lors d’une belle journée d’été de septembre.

(Il y aura désormais plusieurs étés : celui de juillet, moyen bien ; celui d’août, moyen bof ; et celui de septembre, parfait.) Au milieu des reprises agitées et des rentrées énervées, se trouver sur cette route qui propose à droite Les Caudalies et à gauche le Domaine de la Solitude, ça faisait déjà une sorte d’éloge du bien-être qui me persuada que ma destination convenait.

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La Brède
Les quelques personnes à qui j’avais parlé de mon idée de déambulation m’avaient raconté : l’un les carpes, et donc la pêche à la carpe, et donc les carpistes (qui remettent les poissons à l’eau) ; et l’autre d’un dessert à la cerise mémorable mangé à La Table de Montesquieu, du nom d’un restaurant. Chacun a les souvenirs qu’il veut.

Me voilà aux grilles avec mon ticket pour la visite guidée
En marchant dans l’allée qui mène au château, je respirai. Les foins venaient d’être coupés (j’adore écrire cette phrase). J’ai pensé : « Ça sent les vaches… »
C’est l’odeur de mon enfance, quand Gradignan ressemblait à un bout de campagne au bord de Léognan, « les vaches », ça sentait cette odeur chez la dame quand on allait chercher le lait, l’étable qu’il fallait longer. (Je précise que j’évoque un souvenir daté des années 1970, et non de 1870.)

Donc l’après-midi a commencé ainsi : du soleil, des madeleines olfactives, un paysage avec des bottes de foin dans les prés et le château de Montesquieu au bout du chemin. 

Ma dernière visite ici remonte à… je ne sais pas trop, au moins vingt ans, peut-être trente. Mais le bonheur avec les endroits historiques et classés, c’est que, bien protégés, rien ne change – contrairement à nos maisons d’enfance.

Dans l’eau des douves qui entourent le château, les fameuses carpes réputées pour leur taille et leur appétit. Dès qu’on se penche, elles arrivent, nombreuses et bouches ouvertes, à la surface de l’eau. C’est un souvenir fort que gardent ceux qui viennent, surtout les enfants. Je les croyais plus énormes qu’elles ne sont. Je poserai la question à la guide : l’âge des carpes ? Comme elle est bien plus jeune que moi, elle ne comprend pas trop, et semble penser que je suis en train de lui demander si ces poissons étaient déjà là du temps de Montesquieu… Elle me répond gentiment qu’elles vivent seulement une vingtaine d’années. Soit. Ces poissons voraces ne sont quand même pas très beaux.

Expliquons rapidement, sans tomber dans l’encyclopédie (et que les puristes me pardonnent), qui est Montesquieu : auteur et penseur des Lumières (XVIIIe, le siècle de la réflexion et des philosophes), il usa de l’ironie et même d’une certaine forme de fiction (Lettres persanes) pour réfléchir et critiquer son époque. Il est connu particulièrement pour De l’esprit des lois, dans lequel se trouve le texte remarquable « De l’esclavage des nègres ».

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Ainsi il est né dans ce château le 18 janvier 1689.
Il y a vécu, venait entre mars et octobre, repartait après les vendanges ; « l’exploitation de ses terres lui rapportait davantage que l’écriture… », précise la guide. Sa dernière descendante directe, la comtesse Jacqueline de Chabannes, a également habité ici (sept générations entre elle et lui) jusqu’à sa mort en 2004.

Quand on pénètre dans l’entrée principale, le parfum de la cire donne l’illusion d’une vie quotidienne. Quelques objets ramenés des voyages de Montesquieu sont conservés, deux grosses malles sont posées de chaque côté de la porte : « En voiture à cheval, il fallait 10 heures pour parcourir La Brède-Bordeaux. »

Dans le salon de compagnie, on est encerclé de portraits de famille, la généalogie tout entière jusqu’à la comtesse disparue il y a peu (un tableau sur fond bleu très simple et très doux). Elle est l’héritière de la branche du côté de la fille de Montesquieu, Denise, celle qu’il appela « mon petit secrétaire ». Lui est peint en président du Parlement de Bordeaux dont il eut la charge pendant dix ans. Pour éviter la censure et se protéger de Louis XV, il publiera à l’étranger…

Chaque pièce a son charme. Certaines mélangent les styles et les époques, les chambres ont subi les métamorphoses des façons de vivre. Celle de Montesquieu himself, quasiment intacte, troublera forcément les passionnés. On est en droit de s’interroger : est-ce qu’on est plus proche d’un auteur quand on est au bord de son lit ou à la lecture de son œuvre ?
En 1838, Stendhal était venu visiter le château et il aurait écrit que la pierre de la cheminée est usée du pied de Montesquieu, s’appuyant là, tout contre. Étonnant d’apprendre qu’on vient se recueillir dans ce lieu depuis plusieurs siècles déjà. On vous racontera d’autres anecdotes qu’il ne faut pas toutes dévoiler ici…

S’il fallait vous convaincre de faire cette promenade littéraire et hors du temps, il y a cette pièce qu’il serait dommage de ne jamais voir : la bibliothèque de Montesquieu. Elle ne ressemble pas du tout à ce qu’on attend. Elle mesure 18 mètres sur 12, soit 256 m2. Son plafond haut forme une voûte, comme une coque de bateau inversée, couleur lie-de-vin. Les livres ont été donnés en 1994 à la bibliothèque de Bordeaux, donc, évidemment, il y aura peut-être une déception à découvrir cet endroit sans ouvrages. Pourtant non, c’est quand même troublant, et la pièce est surprenante.
Chargée de quelque chose ? Je ne sais pas, on a les émotions qui correspondent chacun à son rapport à la littérature et à l’Histoire. On sera ému en fonction. Mais imaginer Montesquieu, le regard vers le dehors, les armoires toutes différentes au milieu, des tables de travail, 4 800 livres en tout, en plusieurs langues. Il réfléchissait, il s’instruisait, et puisqu’il écrivait sous couvert d’anonymat, c’est qu’il savait que ses idées venaient trop tôt… Encore maintenant, parfois, certaines paraissent neuves.

Son écritoire de voyage et cette plume métallique usée. Imaginer Montesquieu dictant à son petit secrétaire de fille ; ou lui-même, tant qu’il voyait encore, rédigeant et raturant. Combien serions-nous à écrire aujourd’hui avec la bougie et l’encrier sur le bureau ?

La pièce de la chapelle finit de surprendre, son plafond de bois peint de bleu, l’endroit est doux. Avant de quitter le château, depuis les hautes fenêtres de la bibliothèque, j’aperçois des allées larges et dessinées qui partent comme en étoile. On sent qu’il n’y a dans ce dessin aucun hasard.

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Paysagiste
En effet, expliquera la guide, les jardins du Domaine qui viennent juste d’être restaurés sont des jardins « réguliers ». Leurs plans sont établis selon des règles qui se répètent strictement. Montesquieu aurait choisi le plus complexe de tous les modèles de jardins réguliers répertoriés. Pourtant, on est très éloigné d’une impression sophistiquée. La végétation n’a pas encore atteint les hauteurs prévues, mais cela deviendra un vrai labyrinthe, dans lequel on pourra marcher des heures si on emprunte chaque chemin tracé. On ne voit jamais le château depuis ce jardin, ainsi Montesquieu « déambulant dans les allées », raconte la guide, pouvait réfléchir à l’abri de l’agitation. La précision de l’organisation contraste avec les plantations spontanées prévues pour pousser à l’intérieur des « salles vertes ». Quand la guide nous précise que le deuxième arbre à gauche, un charme, a 280 ans et que donc forcément Montesquieu est passé près de cet arbre… la dame à côté de moi, qui suit aussi la visite, pousse des petits « Oh ! » de fascination. Je souris : on a bien les troubles qu’on veut, n’est-ce pas ?

Chaque grande allée se déploie vers la forêt, comme un « fond de scène », et le regard monte vers le ciel… Tout est parfaitement étudié, les archives retrouvées le prouvent, elles ont permis cette vaste restauration à l’identique.

On a retrouvé, cachée sous les arbres, une rocaille sculptée autour d’une résurgence. Daté du XIXe, il s’agirait d’un lavoir. Il est évident que cet endroit n’a jamais servi à laver quoi que ce soit (il est bien trop éloigné du château). Pourtant on y trouve une usure qu’auraient laissés les genoux des lavandières se baissant pour frotter le linge. On imaginerait aisément, à partir de ces empreintes, les agenouillements provoquants, les décolletés offerts… Aucune lavandière n’est venue ici, la sculpture s’adressant seulement à l’imagination, une évocation… érotisme au jardin ?

Le tapis vert de la prairie est ras, le froment a été ramassé. Ce parterre dégagé ouvre tout l’espace autour du château. Un cadran solaire exceptionnel par son double système a été restauré par un gnomoniste.

Cet objet de science était utile pour rythmer la vie du domaine, la vie d’une ferme, avec les animaux, les écuries, les chais. Six hectares de vignes ont été replantés, bientôt on refera du vin. Il y a peu de chance pour que l’âme de Montesquieu se mélange aux arômes, mais cela fera inévitablement un breuvage prestigieux. C’est quasiment inné sur notre territoire : on a le Bordeaux vite prétentieux par chez nous…

___________________________Texte paru dans JUNKpage n°16 – octobre 2014.

Château de La Brède, www.chateaulabrede.com

Montesquieu, Charles-Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu, penseur politique, philosophe et écrivain français des Lumières, né le 18 janvier 1689 à La Brède et mort le 10 février 1755 à Paris. Dans cette première moitié du XVIIIe siècle, il est contemporain de Voltaire, Rousseau, Diderot…

Œuvres principales : Lettres persanes, De l’esprit des lois

Le jardin est basé sur un plan d’Antoine Joseph Dezallier d’Argenville.

Gnomoniste : métier de celui qui fabrique un cadran solaire

Rédigé par sophie

Auteure et rédactrice.

(6 commentaires)

  1. Bonjour
    merci Sophie pour cette promenade.
    J’y ai moi aussi senti l’odeur d’herbe fraichement coupée qui, inévitablement, se retrouve liée à celle des vaches par nos souvenirs d’enfance.
    Gabriel

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