ET « S’ILS TE MORDENT »*

L’auteure, pour déambuler citoyen, va faire son devoir de mémoire… DÉAMBULATION* publiée dans le magazine Junkpage n°22 – avril 2015 –

 J’hésite… Est-ce que je commence par dire tout le mal que je pense de l’affiche ? Allez, je vais en dire deux mots tout de suite, ça sera fait, et après on pourra passer aux choses sérieuses. Parce qu’elles le seront.

Donc, et avec tout le respect que je dois aux services de communication divers et variés, là, ça n’est pas possible, je ne comprends pas comment on peut traiter les mots de cette façon. Sans aucun souci des règles orthotypographiques, ni pour faire beau, ni pour faire sens, ni pour faire jeu de mots, dans une sorte de découpage à la hache ou à l’arrache, bref, le titre de l’exposition dont il sera question dans cette déambulation est ainsi mis en page sur l’affiche :
LA LIBÉ
RATION DE
BORD
EAUX

De mémoire de fille de publicitaire, je n’avais jamais vu ça.

L’image de fond laisse voir sur le côté gauche le bâtiment de la Grosse Cloche, austère en noir et blanc, monument identifiant Bordeaux, le bleu blanc rouge en larges transparences pour symboliser le « Vive la France », et, à droite, une autre photo laisse apparaître une épaisse fumée noire de bombardement.
Rien qui incite vraiment à visiter au Centre national Jean-Moulin l’exposition sur Bordeaux libéré ; rien qui éveille votre curiosité, que l’on soit petit ou grand, que l’on soit érudit ou peu savant. Ce travail de communication est raté, désolée, je ne peux pas le dire autrement, c’est une des affiches les plus moches de l’année.

Mais j’y vais quand même
L’objectif de cette déambulation n’est pas d’être moqueuse. Bien au contraire.
La Libération… Ne fallait-il pas tendre vers ça ? Reprendre le goût de la bataille ? J’avais, à portée de main, une histoire avec des citoyens – bordelais, en l’occurrence – qui se défont du joug de l’occupant ; j’avais besoin qu’on me raconte la Résistance, et cette espérance, qu’il avait été possible qu’un peuple refuse son destin et transforme son Histoire.

Le Centre national Jean-Moulin
L’endroit s’organise sur trois niveaux. Les collections permanentes se consacrent, au rez-de-chaussée, à la Résistance (« Ici, c’est la guerre dans le sens des aiguilles d’une montre », dira le gardien au visiteur qui arrive) ; au premier étage, à la Déportation et à une exposition temporaire ; au deuxième étage, à Jean Moulin et aux Forces françaises libres.
Le texte de présentation sur le site bordeaux.fr. précise que ce musée a une « fonction pédagogique ». C’est important, une fonction pédagogique, c’est même fondamental pour une démocratie. Et je me demande pourquoi, alors qu’on est si convaincu de leur nécessité, on ne donne pas davantage à certains lieux les moyens de leur fonction…

Rien ne change…
On peut se demander si les objets de ce musée, créé en 1967, n’occupent pas la place qu’ils occupaient le jour où Jacques Chaban-Delmas inaugura l’endroit. Les néons des vitrines du rez-de-chaussée donnent des lumières chaudes qui rappellent les ampoules d’avant les économies d’énergie… Je ne sais pas depuis quand on a cette volonté de scénographier l’espace muséal, mais je suis venue ici plusieurs fois ces quinze dernières années : aucune variation (sauf l’exposition temporaire, évidemment).

Néanmoins, venir « chez Jean Moulin », en ce mois de mars 2015, tient de l’hommage. Lui qui fut un temps dessinateur de presse sous le pseudonyme de Romanin incarne soudain à lui tout seul une sorte d’héroïsme absolu : résistant et caricaturiste.
Alors, entrons « chez Jean Moulin » pour réactiver un élan, y croire un peu, se frotter aux héros, des fois qu’ils soient contagieux, et peut-être par là retrouver le goût de l’action. Par tous les moyens.

Donc l’expo : LA LIBÉRATION DE BORDEAUX
Dans l’ensemble, la vingtaine de cartels géants proposent des textes intéressants et agréables à lire, avec des citations et des témoignages, d’autres à teneur plus technique. Mais c’est dense et ça nécessitera un peu d’appétence… Bon, attaquons. Sans jeu de mots.
Forcément, avant la Libération, en 1944, la chronologie impose le récit de l’occupation. Les nombreuses photographies, principalement issues des Archives municipales, permettent de se figurer Bordeaux en 1940. Certaines, prises discrètement depuis l’intérieur d’un appartement, montrent l’arrivée des Allemands dans des rues presque vides, tous les volets clos. On reconnaît l’angle du cours Pasteur, les rails du tram.

À partir de là, le paysage urbain se métamorphose étrangement : devant le Grand-Théâtre, des panneaux de signalisation en allemand, ou des pancartes immenses de propagande (on y vante l’avancée de l’empire allemand dans toute l’Europe) installées place de la Victoire ; sur les quais, des quantités incroyables de bateaux de guerre accostés ; des abris au centre des allées de Tourny ; les quartiers réquisitionnés pour les soldats – notamment les maisons closes de Mériadeck, ou les cinémas. Quelques scènes surréalistes : les statues des chevaux de la fontaine des Girondins qui dépassent des remorques dans un convoi ; les ballons de barrage pour la protection aérienne dans le ciel au-dessus des échoppes ; un bunker adossé à la cathédrale ; la base sous-marine en travaux…

L’occupation va avec la terreur
Des objets – on les appelle objets de répression – en témoignent. Des documents aussi, comme cette longue liste qui répertorie les interrogatoires, des avis d’exécution, une lettre de dénonciation. De l’autre bord, les émetteurs-récepteurs clandestins symbolisent la voix du général qui organise et stimule. On avance dans les années noires (environ au cartel 9), et puis les photos montrent le début de la fin : des navires sabordés, des maisons bombardées rue Raze ou sur les quais des Chartrons…

 Les caricatures d’Alégié… dessinent le « départ des Allemands ». Et dans ces mêmes rues où leur entrée fut sinistre, ce sont les FFL qui arrivent, triomphantes. On voit, sur l’une des photos, la place Stalingrad pleine à ras bord avec un char fêté au milieu, ou la fameuse image de la Grosse Cloche, qui se révèle intéressante dans sa partie inférieure : la foule amassée sur le cours Victor-Hugo. Cette liesse populaire est décrite dans les articles de la presse régionale avec un lyrisme surprenant. Et puis, je pense à certains éditos lus en janvier 2015, et je me dis que le lyrisme va de pair avec la puissance des événements…
« Bordeaux est libre. Pavoisez », ordonne le journaliste exalté.

Les photographes présents ont saisi quelques moments forts : un autodafé du portrait d’Hitler ou la levée d’un immense drapeau français qu’on dresse place des Quinconces.
Sur l’affiche de la proclamation du commissaire de la République, cette phrase qu’il me semblait connaître sans savoir de qui elle était : « Si la bataille de la liberté est gagnée, la lutte pour l’indépendance continue. »

 La Libération engendre une reconstruction
L’étape qui suit l’acte de se libérer sera toujours compliquée, car la liberté est un état qui nécessite une grande sagesse, de l’intelligence et des tolérances vis-à-vis des différences, la mise en place de principes communs pour que tout ça aille et librement et ensemble.

La période appelée « épuration » questionne évidemment les capacités au pardon, les désirs de vengeance, les punitions, les règlements de compte et la justice à rendre pour redevenir un État de droit. J’ai, à chaque fois, le ventre qui se tord devant les images des femmes tondues : ici, une série de photographies les montre avec leurs yeux hagards et leurs crânes rasés. Une pancarte a été clouée sur un tronc d’arbre, où il est noté « coiffeur pour dames »… Celles qu’on a accusées de « collaboration horizontale » sont stigmatisées et punies ainsi, mais la tonte au milieu de la foule et la pancarte sont lourdes d’humiliations.

Terminons avec le général de Gaulle qui salue Bordeaux. Le dernier cartel rappelle le rôle du Conseil national de la Résistance pour l’avenir du pays ; il induira notamment la naissance de la sécurité sociale et le vote des femmes.

La petite salle « Nuit et Brouillard »
Sont installées en vitrine des boîtes contenant de la terre, des morceaux des différents camps de concentration. Dans un angle, je fais face à une porte de bois, il s’agit de la porte d’une des cellules du Fort du Hâ. Des inscriptions sont écrites au crayon ou creusées, je déchiffre des messages, des prières principalement, des espoirs : « Sois fort mon frère il y aura aussi du soleil pour toi ».

Au deuxième étage, le bateau à voiles
J’avais oublié… Ce voilier, sous la verrière du toit… La surprise délicieuse, à cet étage baigné de lumière, de découvrir un bateau. Le S’ils te mordent permit des traversées clandestines et dangereuses pour ceux qui voulaient la liberté à tout prix.

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Revenue au rez-de-chaussée, je traîne devant la reconstitution d’une imprimerie clandestine. Plus loin, sous cloche, une assiette et des couverts gravés de l’aigle nazi et de la croix gammée. Il y a comme ça, malgré les murs en liège marron et les documents protégés par du transparent comme on en utilise pour recouvrir les manuels scolaires, d’étonnants témoignages…

 L’impression que j’ai encore eue
C’est celle d’un livre d’histoire dont on aurait arraché (proprement) chaque page. On y aurait adjoint des collections de toutes sortes dans une profusion à la fois passionnante pour qui y mettra du cœur à l’ouvrage et sans doute trop pour un citoyen comme moi qui a envie d’apprendre des choses sans pour autant avaler l’encyclopédie tout entière (trop sans doute aussi pour quelque lycéen peu motivé et très connecté).
La quantité incroyable d’écrits et d’objets (et même de véhicule !) laisse penser que ce lieu est trop petit : je n’ai pas souvenir d’avoir vu ailleurs des documents ainsi accrochés du sol au plafond !

Cet endroit mériterait un regard neuf, de l’espace et une mise en valeur au lieu d’une telle densité. On cause ici de devoir de mémoire, de résistance face à l’occupation et au fascisme, d’une libération : et si on enlevait un peu de son budget au grand Stade sans nom pour étoffer celui du trop petit Centre national Jean-Moulin ?

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