Une chambre à écrire

Un projet mené par Sophie Robin & Sophie Poirier, qui ont invité à participer Dans le livre Une chambre à écrire, sont rassemblés les textes issus d’une expérience littéraire et urbaine : invitées, Michèle Lesbre, Juliette Mézenc et Dominique Sigaud ont vécu une semaine chacune dans la même chambre, avec 3 promenades à faire, 3 mêmes chemins, dans la ville de Bordeaux.
Quatrième auteure du projet (en tant qu’hôte et guide) ce sont ces promenades (que j’ai conçues avec Sophie Robin) que je raconte.
 

« Je préfère me contenter de vous donner mon avis sur un point de détail : il est indispensable qu’une femme possède quelque argent et une chambre à soi si elle veut écrire une œuvre de fiction  ». C’est en 1929, avec son œuvre Une chambre à soi  que Virginia Woolf décide de parcourir une ville à la recherche des littératures féminines. Elle se penche alors, non sans irritation et pointe d’ironie, sur les conditions matérielles qui ont empêché l’accession des femmes à l’éducation, à la production littéraire et au succès. Plus de quatre-vingt ans après, Sophie Robin imagine une réponse à ce délicieux pamphlet, une expérience d’écriture féminine, poétique et urbaine.

Inspiré de ce livre, le dispositif conçu par Sophie Robin :
• Proposer à trois auteures, trois plumes différentes, trois femmes, Michèle Lesbre, Juliette Mezenc et Dominique Sigaud de vivre, chacune à leur tour, une aventure similaire. Nous leurs donnons la clé d’une même chambre pour quatre nuits et cinq jours. Nous leurs offrons le temps de se consacrer à l’écriture, un temps pour elle, un moment pour se retrouver. Elles ont également arpenté la ville en suivant trois promenades précises pensées pour elles, par Sophie Robin et une quatrième auteure, Sophie Poirier, vivant et travaillant à Bordeaux.
Les textes des 4 auteures sont réunies dans le livre du même nom : Une chambre à écrire.
publiés dans Une Chambre à écrire, éditions L’ire des Marges.

IMG_8255
Extraits de mon texte : Hortense, les mortes et la bibliothèque
Première promenade : OÙ EST HORTENSE ?
« Il me faudrait un de ces points de vue individuels portatifs.
J’ai vu ça dans un musée-mucem, des artistes qui le proposaient, une sorte de chevalet en bois à installer devant ses yeux pour faire point de vue. Ce que je ne sais pas, c’est : est-ce qu’on le pose au hasard du paysage, c’est-à-dire, est-ce qu’on pose son point de vue comme ça nous prend, et hop ! On regarde ? Ou alors, est-ce qu’on devine ce qui mérite le coup d’œil, on cible, trou de serrure, zoom sur le lointain, on s’attarde…
Quand je me promène, quelque que soit la situation, train, vélo, ou à pied, mon œil exercé. Parfois, je tends plutôt l’oreille. Un point d’ouie, ça existe ?
Donc encore des promenades, encore déambuler, et puis cette ville…

D’abord, j’ai dit : – Je la connais par cœur.
Sophie R. m’a répondu : – Justement. On ira ailleurs, on fera un chemin bizarre, pas toujours naturel, des destinations sans touriste. » (…) 

Deuxième promenade : QUE FONT LES MORTES ?
« La Chartreuse : 25 hectares…
Mon dieu, tout à coup, je me demande combien cela fait de morts en tout sous nos pieds !
Dans le cimetière paisible au milieu de la ville, je vais à la recherche de Flora Tristan.
Suivre le chemin. Les allées. Le nom des rues et les numéros. Les panneaux indicatifs. Pourtant, on s’y perd. Le manque d’habitude, et puis, la façon dont on range les morts, c’est pas commun, dans l’ordre de rien, ni alphabétique, ni d’arrivée, ni divin.

Des immortelles géantes poussent au centre d’une tombe.
Un tombeau-maison a sa porte avec une porte de cabine téléphonique. Au pied, une sorte de paillasson en ciment, gravée dedans la phrase : TOUT EST LÀ.
Il fait chaud. S’asseoir sous l’arbre.
La famille Piston a son caveau : marbre et lettres d’or.
Une autre épitaphe inscrite dans la pierre tombale : ICI, J’ATTENDS.
On aimerait savoir qui a choisi les textes. Les morts eux-mêmes dans la lettre des dernières volontés ? Ou alors, c’est un proche sans inspiration qui lâche au vendeur des pompes funèbres : « Oh, écrivez donc comme pour comme vous… » (…)

P1000755IMG_7383
Troisième promenade :
 COMMENT VONT LES FEMMES ?
« Au début, on pense que juste pour ça, voir des voiliers sur un lac en sortant de chez soi ou depuis sa fenêtre, on pourrait habiter ici.
Cette fois, le tramway m’a emmenée loin du centre-ville. Je suis descendue à l’arrêt Quarante-Journaux : autour, nouveau territoire. Les no man’s land marécageux transformés en éco-quartiers.
Juste à côté, les Aubiers, ce qu’on a appelé à une époque : « des quartiers ». On disait « des jeunes de quartier » et c’était péjoratif, on utilise moins ce terme, ou alors on précise « issus de », comme pour atténuer quelque chose, laisser croire qu’il y a un mouvement. Est-ce que, plus tard, on dira « des jeunes issus des éco-quartiers » ?

Au début du chemin, ce que j’ai cru un lampadaire est en fait une sculpture. Inscrit sur la plaque au pied du mât d’acier : LA PAIX. On devrait remplacer tous les monuments à la gloire des belles valeurs et des républiques et des victoires et des grands hommes par des moulins à vent…

Il y a deux lacs : le paysage du lac et la zone commerciale qui s’appelle aussi LE LAC. Quand les bordelais disent qu’ils vont au lac, c’est qu’ils vont dans la zone commerciale, en général chez Ikéa qui se situe là, et Ikéa c’est important dans nos vies, c’est comme ça.

Entre les deux, le Quartier Ginko.
Vide quand on le traverse la journée.
C’est une expérience de promenade creuse.
Ginko, du nom d’un arbre. Je cherche à comprendre pourquoi on plante cet arbre partout, au point d’en faire un quartier, au point d’en graver le dessin de la feuille sur les trottoirs, et je découvre qu’il peut vivre mille ans. Je lis cette phrase : Au japon, le ginko est le seul arbre à avoir résisté à la bombe atomique…
Les paysagistes du 21ème siècle ont tout prévu. L’arbre résistant. Le mât pour la paix. Ici, on organise la fin du monde. » (…)

IMG_7504

Pour lire l’ensemble des textes : Une Chambre à écrire, éditions L’ire des Marges.


Pour en savoir plus sur : 
Michèle Lesbre 
Juliette Mezenc
Dominique Sigaud 
Sophie Poirier 
Sophie Robin
 
Projet soutenu par le Conseil National du Livre, la Région Aquitaine, la Drac Aquitaine, l’iddac agence culturelle de la Gironde, l’Escale du Livre et la Maison Fredon