DU VENT DANS LES HERBES ET LE CIEL (1/2)*

Pour cette promenade-dérive, l’auteure fait son exploratrice. Après les terrains de pétanque, son sens de l’investigation lui monte à la tête : à la recherche de l’immensité… DÉAMBULATION* (1&2) publiée dans le magazine Junkpage n°4 – été 2013 –

Ça a commencé comme ça.
Avec l’envie de voir les choses en grand, voir loin. C’est parce qu’on m’a parlé d’un observatoire (et c’est merveilleux maintenant comme les gens me parlent de destinations improbables), un vrai observatoire sur une colline, à Floirac.

J’attends mon RDV avec le directeur, c’est un chercheur, il me répond par mail : pour l’instant, il est à Sanghaï. Pour un début de dérive, ça me convient bien comme réponse. Je commence à écrire quelques mots-clés dans mon cahier, les étoiles, les ciels, les lunes, la nuit… Et voilà qu’en parcourant les programmes culturels de l’été, on donne des nouvelles d’Olivier Crouzel : le géant. Ma déambulation peut débuter !

Pendant La Nuit verte
En septembre 2012, lors de la nuit artistique de la biennale panOramas, j’ai découvert le travail de cet artiste, et depuis je l’appelle comme ça, « le géant ». Il y projetait, en gigantesque, les films qu’il avait fabriqués in situ. Là, sa main énorme semblait ramasser au sol les promeneurs qui marchaient plus bas, une masse lumineuse loin devant soi dans le paysage, rien ne bougeait, et tout à coup on voyait ses doigts se déplacer ou, plus loin, son pied se décaler un peu. J’avais aimé ça, le geste de surprise des spectateurs qui croient ne rien voir et qui sursautent soudain.
J’avais été fascinée par les images de ce géant habitant les cimes des arbres.

Monstres @oliviercrouzel Biennale panoramas 2012 / Lormont / France
Monstres @oliviercrouzel Biennale panoramas 2012 / Lormont / France

En fait, il se nomme Olivier Crouzel et je connaissais son visage. Quand je le croisais, souvent à vélo sur les quais, il ne le savait pas, mais moi je pensais à chaque fois : « Oh le géant ! » et je disais en rentrant à la maison : « J’ai vu le géant aujourd’hui. »  Je le disais sûrement comme une petite fille, il y avait du conte de fées dans l’air pendant cette nuit verte où je l’ai découvert, si grand dans les canopées.

Il est en ce moment à Niel, accueilli par Darwin, il y prépare des projections pour cet été, des « Lunes de Niel ». Parfait ! De la lune aux étoiles, je décide : je vais aller passer la soirée avec un géant, il se passera forcément quelque chose, car je pressens que ce géant-là (comme si j’en connaissais beaucoup) a des histoires à me raconter.

Ce soir-là, il a fait beau.
Je fais cette remarque météorologique pour deux raisons : parce qu’en mai, disons que ça n’arriva pas souvent, et puis parce qu’Olivier, qui a accepté que je vienne le voir un soir à Niel m’a prévenue qu’il m’appellerait à la dernière minute, en fonction du le temps. Son atelier est à ciel ouvert, il y travaille de 17h environ jusqu’à minuit, s’il ne pleut pas. C’est donc un soir de terrasse (il y en eut peu), il me laisse un message : « Moi j’y suis, tu peux me rejoindre ».

20h, je prévois un blouson et un coupe-vent chaud, le vent se lève et chasse les nuages. Je prends mon vélo, j’hésite : « Étant donné un point de départ du côté de la Place Fernand Lafargue, par quel pont traverser le fleuve pour rejoindre par le chemin le plus court la caserne Niel ? » Je choisis le Pont de Pierre.

J’arrive à Darwin. Je croise des messieurs en costume, des skateurs, j’avance, j’explique au vigile : « Je viens voir Oliver Crouzel ». Il a un sourire et me répond : « Vous le trouverez tout au fond, l’allée, puis à droite ». Je continue sur mon vélo. Forcément, j’hallucine. Parce que je découvre l’ampleur du territoire et la friche toute entière de la caserne du Quartier Niel. Quand j’arrive, il n’y a plus un seul nuage dans le ciel…

Le géant est là bas, je le vois, je m’approche.
On se reconnaît évidemment, il n’y a que nous. Il parle doucement, d’une voix que sûrement les géants n’ont jamais.

En fait, c’est une sorte de poète que je rencontre. Poète-plasticien-vidéaste-géant : il m’explique comment la soirée va se passer. « J’ai filmé la façade, des images d’herbes, on va attendre qu’il fasse nuit et je projetterai ça. On verra ce que ça donne. » Et il m’encourage à aller voir « la prison » parce que l’histoire de ce soir est liée à cet endroit qui servait de cachots pour les militaires, puis de refuges pour des gens sans maison.

Je m’avance dans cet endroit abandonné, sale, avec un arbre qui pousse au milieu, et des restes de vie. On a dormi là, on a vécu là. Ces inconnus, sûrement aussi abandonnés que la maison au toit cassé, sont partis. Olivier me dit qu’un monsieur est arrivé hier avec un stock des parpaings pour murer certains bâtiments. Alors, lui aussi, il a construit un mur : « C’est mon premier ! » En fait, son mur a la forme d’une brique, comme celle qui était posée dans la prison face à la fenêtre qui donne sur l’immense façade du Quartier Niel. Elle était là quand il est arrivé, entourée de deux bougies, comme un autel. « Je l’ai recomposée en grand ici, et je vais projeter dessus ce que la personne regardait peut-être à travers la fenêtre.»
Il fait ça, il filme le dehors depuis le dedans.

On est assis par terre, il y a des étoiles qui apparaissent dans le ciel, les grenouilles qui chantent – décidément – on bavarde pendant qu’il installe le rétroprojecteur et qu’il copie les fichiers sur l’ordinateur. Il me raconte son attention « aux accidents qui arrivent ou pas », son bonheur quand « le sens échappe un peu », le plaisir d’être là, de chercher. Ce vaste lieu en friches est son laboratoire depuis neuf mois.

La nuit est tombée doucement
21h47 : la projection commence, la lune est presque pleine. Olivier fait quelques ajustements, il prend des photos.
En silence, nous regardons sur ce mur monté au milieu de rien la façade de la Caserne – qui en réalité se trouve derrière moi –. Sur l’image, elle est comme envahie de grandes herbes que le vent agite. Le vent réel continue de faire bouger la végétation réelle, pendant que les herbes filmées ont des mouvements que seul le souffle de l’air peut inventer… Il me parle alors de choses que je comprends : faire, et quand ça ne marche pas faire encore, et les objets trouvés qu’il garde, avec les petites histoires qu’on se raconte dessus.
Je suis assise avec le géant, moi minuscule devant les herbes en gros plan, le vent en vrai va avec le vent du film, la soirée est délicieuse.

@OlivierCrouzel
@OlivierCrouzel

Pour voir tout le projet « Dernière pierre » : étape par étape, en lien avec ce que je raconte ici.

Pendant tout l’été, vous pourrez assister à ses installations éphémères :
http://www.oliviercrouzel.fr/ (inscrivez pour recevoir les infos)

Le 27 juillet, la belle histoire de l’île : le projet Nouvelle

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