REMBOURSEZ ! REMBOURSEZ !*

Revenue des eaux, et des hauts, l’auteure se retrouve dans un château unique en son genre – et sans doute au monde…
DÉAMBULATION* publiée dans le magazine Junkpage n°10 – mars 2014 –

Ça a commencé comme ça.
Dans une ambiance fiévreuse. À cause des rhumes en hiver, à cause du mois de mars qui approchait, et la culture au programme, et la campagne municipale. La ville bordelaise bouillonnait de quelque chose (pour ceux qui s’y intéressent, évidemment), la Garonne en venait même à sortir de ses gonds sinon de ses berges. Bizarrement, alors que montait l’atmosphère électorale (et ce ne fut pas toujours aussi électrique, foi de Bordelaise), on fut de plus en plus nombreux à constater que notre RESPUBLICA avait disparu du haut des silos des bassins à flot. De source officielle, il nous a été dit que l’œuvre se faisait restaurer.
Espérons que notre beau symbole, et de culture et de chose publique, revienne prendre une place à laquelle nous étions attachés.

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Ainsi voici posé le contexte de la déambulation du mois de mars, mois qui se terminera par des votes, des résultats, un printemps.
Pourquoi j’ai pensé que c’était le bon moment ?
On m’avait parlé de cet endroit suite à la première déambulation : « Les musées dans lesquels on ne pouvait pas entrer », pensant sans doute que j’allais me spécialiser dans les musées bizarres.
(J’ai aussi remarqué que, depuis que je déambule, je vois des déambulateurs partout. Non, je veux dire, je lis et j’entends le mot « déambulation » partout tout le temps. Selon le phénomène « on est davantage attentif à ce qui nous préoccupe », moi j’ai l’impression que la terre entière déambule. Je me console en me disant que, quand je serai vieille, je ne serai pas prise au dépourvu, et je penserai à vous, à ces textes, quand on m’encouragera : « Allez, madame Poirier, prenez le déambulateur, ça sera plus facile… »)
Et ne croyez pas que je m’éloigne du sujet. Bien au contraire.
Donc, quelqu’un m’avait fait cette confidence d’un lieu mystérieux :
« Il paraît qu’à Lormont il y a un musée de la Sécurité sociale. »

Confidence qui dans un premier temps vous laisse pantois.
Vérification faite : le seul et unique Musée national de l’Assurance maladie se trouve en effet à Lormont.
Pantoise again.
Et je le restai encore quelque temps avant d’y aller voir…

La Sécurité sociale : le principe de la solidarité.
Intéressant sujet, je pensais, mais pas très sexy.
(Au moment où j’écris ce texte, le Président est allé chercher des croissants un matin en scooter, et alors après… etc. Ce qui fait qu’en termes de sujets qui font vendre la barre est soudainement mise assez haut) (sans mauvais jeu de mots) (« Ah ! » ai-je réagi vivement « Mais nous on s’en fout, nous sommes un journal gratuit qui raconte le paysage culturel local. ») (Si on avait voulu être people, on aurait conçu un magazine avec des photos de garçons barbus tatoués et de filles qui ont des têtes de cerfs dessinées sur leurs grands tee-shirts mous) (et on l’aurait appelé JunkpageScope) (j’arrête, on va encore se faire engueuler).

Donc, pas glamour la Sécu, certes, mais ma curiosité est plus forte.
Ainsi je décrétai que mars 2014 serait le mois parfait pour accueillir une déambulation qui raconterait deux ou trois trucs en rapport avec la chose publique et cette question fondamentale qu’est la solidarité.
Je rappelle ces infos cruciales : il n’existe en France qu’un seul et unique musée de cette sorte ; il se situe à Lormont, dans un beau et élégant château, tout près d’une rocade ; et je n’ai absolument aucune idée de ce qu’on peut y trouver.

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Je sonne à la porte du château. Une jeune femme vient m’ouvrir, j’annonce l’objet de ma venue, elle m’accueille, souriante, c’est en accès libre au public. J’entre alors dans un vaste hall tout en boiseries sculptées.
Elle me donne un audioguide, explique le déroulement de la visite, et c’est là qu’elle remarque qu’elle n’a pas allumé la lumière : niveau ambiance, c’est mieux évidemment, mais ça continue d’être comme… entrer dans un manoir anglais.
En réalité, nous sommes plutôt dans ces demeures du long de la Garonne qui furent symboles de richesse et de réussite et qui ont hélas souvent leur origine avec ce temps tragique et honteux du commerce triangulaire. Le rez-de-chaussée et sa salle de bal magnifique avec vue sur le parc présente toute la chronologie du château des Lauriers.
À présent, je suis toute seule dans le musée.

accueil
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J’entends parfois des pas.
Je monte l’escalier de bois sombre, ciselé et chargé. Les marches sont recouvertes de tapis, atmosphère feutrée et silencieuse. Me voilà dans un polar d’Agatha Christie : nez à nez avec une femme souriante et figée, un mannequin blafard et perruqué. Plusieurs « femmes » jalonnent ainsi le couloir, elles ressemblent avec leurs tailleurs 50’s à un trio d’hôtesses de la Pan Am Airlines ; ce sont en fait les tenues des hôtesses d’accueil de l’Assurance maladie.

les filles de la sécu ont de bien jolies tenues
les filles de la sécu ont de bien jolies tenues

À l’étage, fini le suspense.
Décoration basique. Succession de vastes pièces sans charme, remplies d’objets et de documents. Il y a beaucoup à lire. Évocation des expériences originelles de solidarité…
Au Ier siècle après J.-C., un passage réussi dans l’au-delà nécessitait le respect des rites et la possession d’une sépulture. Les premiers individus à « mutualiser et cotiser ensemble » l’ont fait pour payer aux plus pauvres de quoi affronter la mort (et son éternité en suivant) : s’assurer d’un voyage post mortem dans de bonnes conditions.
Viendront à partir du XVIIe siècle les « caisses et mutuelles » (des mineurs et des marins d’abord) que les patrons instaurent pour garder leur main-d’œuvre. Ici, vous y entendrez parler de loges maçonniques et de Compagnons du tour, de philanthropie et de sociétés de secours mutuel.

Avec les témoignages iconographiques des « Bonnes Œuvres », on comprend aussi combien la frontière entre l’altruisme et la bonne conscience est ténue. Les épouses des notables s’occupaient de motiver la générosité publique en organisant des tombolas et autres fêtes… (Et pendant ce temps elles ne mettaient pas leur nez dans les affaires secrètes de leurs maris ? Mais depuis quel siècle suis-je en train de vous écrire ? )

1945 : le Conseil national de la Résistance instaure la Sécurité sociale.
On entre ensuite dans une pièce hallucinante qui met en scène un centre de paiement dans les années 1950 et sa banque de caisse. Derrière la grille du guichet, encore une hôtesse figée.

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Vue du guichet
Vue du guichet

Le musée raconte alors quelque chose du monde du travail. Imaginez qu’on se rendait directement au guichet de l’Assurance maladie pour se faire payer les remboursements et les pensions en argent liquide : une logique administrative qui nécessitait un personnel très nombreux. Une photo en N&B accrochée dans le couloir vous montre ce qu’étaient les incroyables files d’attente.

Je m’amuse à la lecture d’une note de service (datée de 1963) : « De toute évidence, les talons dits AIGUILLE ou JEUNESSE sont la source de dégâts très sérieux aux parquets.
Or notre devoir nous commande à tous d’éviter à notre Organisme toutes sources de dépenses inutiles. Le personnel féminin comprendra donc qu’il doit s’abstenir de porter dans les locaux de la Caisse des chaussures munies de talons à surface portante inférieure à la normale. […] 
»

Je pense à la série Mad Men, et à la réplique culte de la splendide Joan Holloway pour la petite nouvelle qui débarque dans le monde impitoyable du travail avec les hommes : « Si tu veux être prise au sérieux, arrête de t’habiller comme une petite fille. »
Je pense à ma grand-mère, quand elle racontait son métier appris à Pigier, l’école mythique qui formait des bataillons de dactylos. (Avec sa première paye, elle avait acheté un livre et une montre.)

Inventaire désordonné du musée visité :
Un coffre-fort portatif ; un flacon d’encre de la taille d’un ballon de foot ; des dentiers dans une vitrine ; un titre prometteur : « Les Jours heureux » ; des slogans percutants comme « Réfléchissez avant d’agir » ou « Des enfants ! Des enfants ! Il faut des enfants à la France ! » ; des radiographies de mains ; des pointeuses et des agrafeuses ; des machines à écrire, à calculer, à tamponner, à poinçonner, à perforer ; des médailles du mérite ; un certificat de vie qu’il fallait remplir pour toucher sa retraite d’ouvrier en 1910 ; une salle pour amateurs d’informatique et de films de science-fiction ; un bateau-soupe du nom d’Osiris, sorte d’ancêtre des Restos du cœur ; un billet de kermesse de charité pour participer le 6 mai 1900 au bal donné sous le thème de « La belle et la bête » dans les salons du Grand Théâtre (prix : 5 francs pour les grandes personnes) ; une suite de changements historiques : le Bureau central de charité de la ville de Bordeaux, créé en 1807, est devenu Bureau de bienfaisance en 1851, qui est devenu Bureau d’aide sociale en 1953, pour finir Centre communal d’action sociale en 1986…

Petite discussion avec la gardienne
Cet endroit n’a pas de soutien autre que les dons (tous les objets, par exemple). Il appartient pleinement à l’Assurance maladie, qui n’a pas vocation à faire musée. Et par ces temps de trou dans… il serait mal vu qu’ils en fassent une sorte de Guggenheim de la Sécurité sociale.
Pourtant, il ne semblerait pas inutile qu’un lieu pareil devienne un temple, avec des pèlerinages, un endroit-totem pour mettre en lumière et en valeur les hommes entre eux, quand ils s’organisent remarquablement pour que chacun traverse le mieux possible les accidents de parcours, la malchance ou la fragilité.

Morale de l’histoire : en ces périodes de remise en cause du système, il est dommage de devoir connaître soi-même (ou pas loin de soi) (mais soi-même, c’est assez radical pour comprendre la leçon en question) l’insécurité soudaine d’une maladie-invalidité-vieillesse pour apprécier pleinement la beauté du geste qu’est cette solidarité organisée…

Autre fin : un musée de la Sécu dans un château à Lormont, mais qui va me croire ?

le beau document
le beau document
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pour calculer…
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Prévention 70’s
Certificat de vie
Certificat de vie

*Ce texte est paru dans JUNKpage – mars 2014

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Musée national de l’Assurance maladie10, route de Carbon-Blanc 33310 Lormont.

Respublica, Nicolas Milhé
L’œuvre a été co-commanditée par la Ville de Bordeaux et le Conseil régional d’Aquitaine dans le cadre d’Evento 2009, avec le soutien du fonds national de la commande publique du ministère de la Culture et de la communication. Installée sur les silos dans le quartier des bassins à flot, elle a été enlevée de son socle perché et serait en cours de rénovation. À suivre…