Où il sera question dans cette déambulation de Le Corbusier et de frites à volonté, en passant par la question passionnante des bandas et de la sous‑culture…
*DÉAMBULATION N°17 écrite pour le magazine Junkpage.

Ça a commencé par une question qu’on m’avait posée.
2013. L’École d’architecture et du paysage de Bordeaux fêtait ses 40 ans. Pour l’occasion, des étudiants réalisaient un film et demandaient aux gens divers et variés : « C’est quoi pour vous l’architecture ? »
Spontanément, j’avais répondu ça : «  C’est mon père qui dessine sur une nappe en papier. On mange au restaurant, à L’Entrecôte, il dessine sur la nappe le plan d’une maison qu’il aimerait acheter, c’est une maison Le Corbusier de la cité Frugès. » Mon initiation à l’architecture débute là, à L’Entrecôte.

1984. J’ai 14 ans, mon père nous emmenait y manger, souvent après l’école du samedi matin : les pères des divorces récupéraient les enfants le samedi midi, on allait au resto avec les sacs et les cartables. Cette fois-là, à table, entre la salade aux noix et la viande / frites, la conversation porte sur son projet : acheter peut-être une maison, une « Le Corbusier », il m’explique, et c’est là qu’il dessine le plan sur la nappe en papier, le prix intéressant, une des dernières à vendre, mais on quitterait le centre-ville, c’est situé à Pessac, dans la cité Frugès pas encore sacralisée, pas encore devenue patrimoine sauvegardé.
La maison me paraissait originale : « Elle est verte ! »
Je ne sais pas ce qui s’est passé ensuite, ni pour quelle raison, mais il ne l’a jamais achetée. J’ai grandi avec un père comme ça, qui expliquait Le Corbusier en dessinant sur les nappes et qui nous emmenait avec mon frère manger à L’Entrecôte pour annoncer des grandes décisions au sujet de trucs qui ne se réalisaient pas toujours et pour nous faire les grandes leçons de la vie.
Ainsi, dans mon héritage matériel, aurait pu trôner une maison à Pessac, modèle «gratte-ciel ». Me reste cependant, fortement inscrit dans l’inventaire de mon « patrimoine immatériel et culturel », le restaurant l’Entrecôte. Pour moi, aller y manger ne revient pas seulement à aller manger. Venir là, trente ans après, c’est célébrer le lien au père. Le décor est intact (tapisserie à rayures écossaises sur fond noir), pas modernisé ni hipstérisé (néologisme), pas tellement bio j’en conviens (mais il y eut, me semble-t-il, une période tout à fait locavore où le bœuf était d’origine bazadaise). Certains ne comprennent pas cet endroit parce qu’on y fait la queue, ça les offusque ou les agace d’attendre en file indienne sur le trottoir, et ils refusent d’y mettre les pieds. Parfois, j’essaie d’expliquer la grande simplicité de l’endroit, pas du tout réservé à une tribu en particulier, ce qui devient assez rare finalement. En période de Fête aux plaisirs sur la place des Quinconces, j’ai toujours vu les forains venir dîner là, des grandes tablées, à côté des vieux couples âgés qui se rassurent de cet endroit inaltérable, entre les commerciaux habitués et des jeunes à l’aise dans ce resto qui les reçoit comme des grands ; tout est facile, on n’a pas besoin d’un mode d’emploi ni même de savoir lire, on peut être timides, voyez-vous, puisque le menu est invariablement le même, c’est pratique pour les indécis et les pas sûrs d’eux-mêmes.

Donc, ça a commencé à L’Entrecôte, et surtout, ça continue.
Quand j’ai envie de faire pèlerinage, je viens dîner ici. Mon fils a l’âge d’y venir à son tour : je lui ai transmis l’idée que manger là serait comme garder l’esprit de la famille. Un de nos grands souvenirs mère-fils, c’est une Entrecôte presque vide un soir de match de foot (France-Espagne, huitième de finale, Coupe du monde 2006), la seule fois où on n’avait pas fait la queue ! En mangeant vite et en courant pour rejoindre une télé, nous n’avions raté que les quinze premières minutes – et sur ce match-là ce fut bien la deuxième mi-temps qui compta…


Ceux qui ne sont pas propriétaires d’un patrimoine matériel s’en constituent un d’une autre sorte : voilà où je voulais en venir.
Ça s’appelle le patrimoine immatériel. L’Unesco en donne la définition suivante : « On entend par “patrimoine culturel immatériel” les pratiques, représentations, expressions, connaissances et savoir-faire – ainsi que les instruments, objets, artefacts et espaces culturels qui leur sont associés – que les communautés, les groupes et, le cas échéant, les individus reconnaissent comme faisant partie de leur patrimoine culturel. »
J’ai découvert cette notion en allant visiter au MEB, le Musée d’ethnographie de l’université de Bordeaux-Segalen, l’exposition « (Extra)ordinaire quotidien – Patrimoine culturel immatériel en Aquitaine ».
L’endroit ne peut pas rivaliser avec le musée du Quai Branly, c’est un fait. Vous ferez rapidement le tour et serez peut-être déçu par une scénographie des plus basiques. Ça n’a pas tellement d’importance, quelquefois les choses se passent (au sens de transmission) autrement. Ce musée est un lieu qui accompagne des recherches, et les intéressants textes des cartels m’ont davantage appris que les vitrines (même si j’y ai vu des curiosités…). Cette notion de « patrimoine immatériel » rassemble principalement ce que certains d’entre nous – se pensant avertis – considèrent comme… du folklore : l’artisanat, le sport, la cuisine, les fêtes populaires, les traditions. Par exemple, les rites qui rythment une année en sont, chacun avec ses objets symboliques : du chapeau de Catherinette à la collection de fèves de la Fête des rois. (À l’origine, la fève – égyptienne – représentait le souffle des morts en attente de réincarnation. Maintenant qu’on trouve dans les galettes des fèves Homer Simpson ou Bob l’éponge je ne sais pas trop si l’esprit des morts s’y retrouve, mais quelque chose du rituel perdure…)

Dans ce patrimoine, on trouve nombre d’éléments issus de la sous-culture (traduction littérale de subculture). Des musiques, des pratiques sportives, des expressions artistiques, apparues dans les marges d’une culture dominante, nées pour exprimer une contestation, finissent par se retrouver admises et reconnues. Et c’est ainsi que vont dans le même bateau de l’Unesco le punk rock et les bandas…

Parce que, oui, les bandas sont du patrimoine !
À ceux qui se sont demandé quel était le lien entre une Journée européenne du Patrimoine et les sons joyeux et énergiques des nombreuses bandas envahissant les rues de Bordeaux, je peux l’expliquer. La banda – qu’on l’aime ou qu’on la quitte – est typiquement objet culturel du patrimoine immatériel : dans le choix que fait le musicien de son instrument, dans son appartenance au groupe, avec la transmission d’une pratique souvent héritée, par la participation aux célébrations qui ponctuent les vies des individus ou d’un village. Et, cette année 2014, nous étions en année « patrimoine culturel, patrimoine naturel », donc les bandas légitimes durant les Journées européennes du Patrimoine…
Notre quotidien est parsemé d’éléments immatériels et culturels qui nous identifient, parfois malgré nous : voilà ce que nous explique (entre autres) l’exposition.
À la sortie, un miroir vous reflète avec deux questions en dessous de votre image :
– Et moi, de quoi j’hérite ?
– Qu’est-ce que je transmets ?

Avec mon ode à L’Entrecôte, j’ai débuté ce texte par la réponse : j’ai hérité de cette façon d’y aller, avec mon frère ou mon fils, rien ne change, et cela engendre nos sourires complices, réconfortés par les serveuses en tenue jaune qui demandent invariablement « quelle cuisson, la viande ? », et le goût de chaque plat identique, recette immuable, et même faire la queue, comme une blague entre nous, en attendant une table pour trois personnes la conversation a commencé, et nous sommes là pour ça, nous voir, parler, les bilans et les projets et cette pensée pour papa…
Ça tient à peu de chose d’aimer un endroit qui aux yeux des autres est incompréhensible, ça tient à l’intime.

Revenons à l’exposition
Parmi les autres questions, pour nous aider à comprendre la notion de patrimoine culturel immatériel, celle-ci : « Quels souvenirs ramenons-nous des pays visités ? » Le musée donne à voir des possibles Fait en Aquitaine qu’un touriste pourrait rapporter. Sachant qu’on peut ramener de partout le même objet siglé d’un I love ici ou I love là, qui prouve bien la vacuité du slogan puisqu’on I love tout désormais, le défi du cadeau-souvenir pittoresque sera de trouver celui sans l’étiquette Made in China.

Tout ça parle aussi évidemment d’identité…
Celle qu’on reçoit au sein d’un territoire commun ou qu’on partage par un tas de folklores ou qu’on distingue dans le vocabulaire utilisé (et ça ne colle pas toujours avec les frontières administratives, ni avec nos racines familiales, ni avec nos désirs d’être, ni avec nos goûts, etc.). Et ces identités culturelles qui nous constituent ne sont pas présentées ici comme des uniformes à revendiquer afin de nous opposer les uns aux autres… Mais bien comme des richesses à transmettre.
Et vu que, au train où vont les crises, je n’aurai pas grand chose à transmettre du type « investissement dans la pierre », j’ai trouvé merveilleux de réaliser que j’étais riche de plein d’autres patrimoines dignement reconnus par l’Unesco depuis 2003.
Comme vous serez peut-être dans ce même cas de dénuement immobilier, j’ai voulu partager avec vous cette bonne nouvelle…

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École nationale supérieure d’architecture et de paysage de Bordeaux – EnsapBx
www.bordeaux.archi.fr

Cité Frugès
www.pessac.fr
À visiter : la Maison municipale Frugès-Le Corbusier au 4, rue Le Corbusier, Pessac.
Exposition « Atlas numérique Genius Loci », du 5 novembre 2014 au 4 janvier 2015.

Restaurant L’Entrecôte (monté à Bordeaux en 1966), au 4, cours du 30-Juillet. www.entrecote.fr

Exposition « (Extra)ordinaire quotidien – Patrimoine culturel immatériel en Aquitaine », jusqu’au 29 mai 2015, Musée d’ethnographie de l’université Bordeaux-Segalen, place de la Victoire, accès par la rue Élie-Gintrac, Bordeaux.
Infos : 05 57 57 31 61
www.meb.u-bordeaux2.fr
Horaires d’ouverture : du lundi au jeudi, de 14 h à 18 h ; vendredi, de 10 h à 12 h. Fermé le week-end et les jours fériés.

Rédigé par sophie

Auteure et rédactrice.

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