L’appétit librairie

Alors, hier soir, devant La Machine à lire, ma librairie qui fêtait ses 40 ans, on faisait chacun des calculs. Et bon, moi, ça faisait que j’avais 8 ans, donc c’est plus tard que j’y suis venue, mais pas tellement longtemps après. J’avais 11 ans quand mon père s’est installé dans le centre de Bordeaux, près du Jardin Public. Tous les week-ends avec lui, on allait au cinéma, au CAPC, à Emmaüs installé dans un immeuble entier aux Quinconces (et les livres d’occasion étaient tout en haut, sous les toits), au Café des arts et à L’entrecôte, et dans les librairies…

Dans mon livre Les points communs, où je rencontre des libraires indépendants, j’ai raconté plusieurs histoires liées à La Machine à lire. La carte de fidélité de mon père que je suis venue clore après sa mort, comme pour prévenir les libraires de sa disparition ; un moment un peu délirant un soir de rencontre littéraire (c’est quand même la première fois où pour me draguer un homme m’a abordée en me disant « Ah ça y est tu es sortie de prison ! ») ; et puis parmi les portraits de libraires, il y a celui d’Hélène de Ligneris, la propriétaire de la Machine à lire. Parmi les choses qu’elle a confié, j’aime beaucoup quand elle évoque les voûtes de pierre de la librairie qui absorbe tout et les libraires comme des gardiens de la pensée, et j’ai retrouvé dans ses mots ceux d’autres libraires, engagés toutes et tous auprès des livres et de la liberté. Elles ont été plusieurs à souligner cette notion d’indépendance qui semble n’être qu’un statut dans « librairie indépendante » et qui est une conviction à défendre.

C’est important de fêter l’anniversaire de « sa » librairie. Je pense à toutes les fois, où me sentant perdue, malheureuse, mélancolique, je vais là, je touche les livres et caresse les couvertures, je respire, je suis à nouveau dans le monde, remplie, bien loin d’une solitude… Et je revis toujours un peu, assez pour reprendre le cours des choses, l’appétit revenu.

Extrait Les Points communs page 12
À la librairie La Machine à Lire à Bordeaux, au moment de payer mes achats, je précise à chaque fois que J’ai une carte de fidélité. Les libraires le savent bien, ils me connaissent à force, mais j’aime le dire. Ma carte de fidélité la plus sincère.
Mon père avait la sienne dans cette même librairie. Après sa mort, je l’ai faite supprimer. À la caisse, j’ai précisé : Voilà, comme mon père est mort, vous pouvez supprimer sa carte de fidélité, puisque, forcément, il ne viendra plus. Il s’appelait Poirier, comme moi, Dominique, oui, oui c’est celle-là, c’est lui…
Les derniers livres achetés sont apparus à l’écran, je les connaissais, c’est moi qui venais les chercher, il ne pouvait plus marcher, et une lectrice lisait pour lui.
Signaler à son libraire que mon père était mort, j’ai eu l’impression que cela faisait partie des obligations, comme on prévient du décès les impôts, la sécurité sociale, la banque. J’y tenais. J’ai beaucoup de souvenirs de venir là avec lui.
Je voulais leur donner la nouvelle.
L’autre jour, je venais y chercher un livre – Élisée, Avant les rivières, les montagnes de Thomas Giraud (je vais essayer de le rencontrer à Nantes) – et Hélène, la libraire, était là, toute souriante. Sur le pas de la porte, on s’était saluées. Elle partait déjeuner avec Paul Otchakovsky-Laurens.
Une autre fois, je lui avais demandé : Alors ce déjeuner, c’était comment ?
Elle a répondu : Un moment rare.
J’ai pensé, si elle accepte, je ferai le portrait d’Hélène mais au sujet des moments rares. »

Entre l’écriture de cette page 12 et aujourd’hui, Paul Otchakovsky-Laurens est mort dans un accident de voiture, la librairie de Calais a fermé, la librairie Charybde a changé d’adresse parisienne, celle du Mont Ventoux s’est agrandie d’un jardin, à Bordeaux on a réussi à sauver la librairie libre de Dominique, celle de Plaisance du Touch a changé de propriétaire, les autres continuent, et la Machine à lire fête ses quarante ans… J’ai relu quelques pages de mon livre, me suis replongée dans les souvenirs de ce périple – la lumière d’automne à Montolieu, l’étrangeté rimbaldienne à Charleville, le poisson girouette de l’île de Groix, le récit du déménagement de la librairie Folies d’encre avec les lecteurs qui font une file pour porter les cartons de livre d’une rue à l’autre, la voiture jaune de Chantal à La Réole, les chocolats au Gang de la clé à molettes, le sirop partagé avec Thomas Giraud, l’éloge de la liberté dans un petit bureau à l’étage de La belle aventure…


Des images qui vont avec mon livre Les Points communs et de ce lien aux librairies

Rédigé par sophie

Autrice et rédactrice.

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