Tu me fends Moncoeur (épisode 13)

Récit Moncoeur – épisode 13 – avec dedans : Pavarotti, une sangle au bout du lit, une fontaine au bout du couloir, pourquoi ça pleure ça rit ? –


Pour lire les épisodes précédents :  version en ligne ici de 1 à 12/ ou en version pdf (1 à 12) : RECITMoncoeur


 

Chapitre 13

Parmi les gens que j’aimerai pour toujours, il y a cette infirmière. Une grosse femme, avec des poils bruns épais sur les bras, un double menton abîmé, marqué, peut-être à cause de l’acné. Mais son visage est agréable.
Elle est ma lumière dans le tunnel. C’est elle qui m’encourage. Un matin, par épuisement, je repousse le moment de la toilette. (Ici, on ne se lave pas, on fait la toilette, et je me surprends à le dire à mon tour, j’ai fait ma toilette, je ne parle jamais ainsi ! D’ailleurs, qui dit ça ? « Faire sa toilette » ! ). Je ne comprends plus mon corps et elle m’explique. Elle a la voix douce, des gestes amis, il me semble que c’est un ange, j’ai besoin d’elle, j’aime quand elle s’approche de mon lit, qu’elle reste un peu, elle me rassure.
Je sais que, dans la rue, je l’aurais croisée sans un regard, ou moqueur… la grosse fille.
Le personnel de l’hôpital, sauf quelques infirmières qui ressemblent à des fantasmes, mais le petit personnel, celui qui se coltine nos corps qui puent, nos intimités exposées, nos suppliques pour avoir ceci ou cela, nos plaintes, nos peurs et nos fatigues, ces gens-là, ont une laideur ou une étrangeté : très petit ou très gros, une tête bizarre ou un pied qui boîte. Comme si la société les avait mis à l’écart des métiers du dehors, où on vous regarde. Ici, dedans, ils sont les bienvenus, ils ont du travail. Les voilà même essentiels.
Leçon de tolérance : n’importe quel individu aperçu dans la rue peut devenir la main qui te lave le dos, la main qui te donne à boire et tu voudras embrasser cette main pour remercier.

Je baille comme baillait mon père, la bouche immense, nerveusement, impossible à retenir. Je dois serrer ma poitrine entre mes bras pour tousser, rire, bailler. Je garderai ce geste plusieurs mois. Ça m’arrivera, par exemple dans un rayon de supermarché, de sentir venir un éternuement, alors je pose tout, je m’arrête, je m’entoure de mes bras, je serre fort ma poitrine, pour éviter la douleur, contraindre le thorax, rester un tout. J’éternue, en arrêt au milieu du rayon. Et je reprends mes courses.

Mardi – cinquième jour dans le tunnel – le plus long. Comme si le corps était entre deux états, moins endormi, prenant conscience des douleurs et des empêchements.
On m’aide à passer en position assise sur le fauteuil à côté du lit. Je me sens comme une reine, victorieuse, fière. Ça ne dure pas. La deuxième fois, je vomis à cause de la position debout. Retour à la case départ. Chose sans force. (je fais de l’anémie) (on me rebranche).
Me voilà à califourchon sur une chaise-bassin, plantée au milieu de la chambre. Ne pas penser que quelqu’un peut entrer, d’ailleurs quelqu’un entre, « Tout va bien Madame Poirier ? »
Pourquoi, à la souffrance, faut-il que s’ajoute la honte ? Et puis, tout d’un coup, alors que tu es là, comme une pauvre chose, incapable de te mouvoir seule, à cheval sur une chaise-chiotte, pathétique, et tu réponds « Oui, oui, ça va mais laissez-moi tranquille… », et alors, l’équivalent du bonheur, l’odeur de ta propre merde. Soulagement du corps qui reprend vie.
Ça se déroule comme ça, centrée sur les besoins primaires,  le plaisir de juste les satisfaire : soif, chier, froid, chaud, faim.
La vie rétrécie.
J’y suis en plein : radicalement dans le camps du dedans. Derrière la porte au fond du couloir. Chambre 503.

Alex vient tous les jours, il arrive en fin d’après-midi et il reste jusqu’après mon repas du soir. Que je mange à peine. Le soir, quand le soleil se couche, l’hôpital connaît quelques heures de calme, presque du silence. Il s’allonge prés de moi sur le lit. On parle un peu, on se caresse un bout de peau, le dessus d’une main, le haut du bras. Je garde un souvenir très ému de cette heure orangée et tranquille, où sans doute toutes nos peurs s’éloignent un instant, dans ce geste tendre et minuscule.

L’infirmière m’explique le calcul qu’elle fait quand elle va vider le bassin dans la salle de bain : il faudra environ 900 ml d’urine pour considérer qu’il n’y a plus de produits anesthésiants dans le sang. En sortant de la chambre, elle me dit : « Vous êtes à 700 ». Alors je me force à boire davantage.

Notes prises dans la nuit :

« Sommeil long à venir et depuis 1h50, je suis à nouveau les yeux grands ouverts, avec mes bâillements terribles. J’ai lu. Là, il est 4h04, l’infirmier m’a donné un antidouleur. On va voir. Peut-être qu’il y a une angoisse, mon cœur qui profiterait du sommeil pour s’arrêter. Cette position quasi unique depuis 8 jours, je rêve juste de pouvoir me tourner sur le ventre, le bras enfoui sous l’oreiller : je suis sûre que je dormirai. Je vais faire encore une tentative, éteindre la lumière, y croire, posée là comme une crêpe. On dirait que je suis une morte dans un cercueil. »

Et puis, j’ai senti intensément au bout de cette nuit longue où j’ai pensé à tant de choses tragiques que quelque chose se produisait : j’ai eu envie du thé chaud et sucré qu’on allait me servir le matin.
C’était ma première envie depuis l’opération.

Le lendemain matin (mercredi)
J’envoie un SMS de morpionne à ma mère : « Je vais faire mes premiers pas tout à l’heure. Tu viens me tenir le bras ? »
Ça y est, je marche. Dans le couloir. En riant, je dis : « Je reviens, je vais jusqu’à la fontaine ! » (c’est la fontaine d’eau fraîche avec les gobelets en plastique. Il y a quatre mètres à faire)

L’aide-soignante me lave les cheveux, comme on peut, la tête au dessus du lavabo. On met de l’eau partout, on rit. Plus tard, je pleure. Je pleure longtemps. J’écoute de la musique. Les pêcheurs de perle. Je me souviens d’Alex à la maison, en train de peindre, il y a ce morceau qui passe, il l’écoute, il lève les yeux vers moi, il me dit : « C’est beau ça, tu le remets. » Le souvenir de cette scène déclenche mes larmes.
Je crois que c’est ce qu’il y a de plus terrible : la mélancolie sur un lit d’hôpital.
Et elle est difficile à chasser quand on n’a plus la force du corps pour agir, se reprendre.

Le lendemain matin, j’imagine que je suis petite, je suis malade et je lis au lit, un instant je vois les choses comme ça, les autres travaillent et moi, je lis au lit, je bouquine : rien à foutre du reste !

Pour me lever, je m’aide d’une sangle attachée au bout du lit. Mais comme je suis lente !
J’ai toujours très mal au dos, c’est là qu’on a mal après une opération à coeur ouvert, au dos, à cause de… enfin… parce qu’on a écartelé votre poitrine. Ça donne le vertige cette image de soi, fendu en deux, béant.

Le pansement a été enlevé. Les deux infirmières se parlent entre elles. Pas très concentrée sur mon cas. J’attends d’être seule, je marche difficilement jusqu’à la salle de bain, je regarde dans le miroir. C’est un trait qu’on dirait cousu à la machine à coudre. La croûte fine lui donne l’air civilisé, élégant.
Cela deviendra laid avec le processus de cicatrisation : le trait va s’épaissir en un boudin de chair rouge.

Quand je la montre (parce que je ne la cache pas. Exhibitionnisme ? Provocation ? Peur à dépasser ? Assumer ? Assumer quoi ?), les gens font : « Oh ça va, en fait ». Au début, je les crois, j’acquiesce, oui, ça va finalement… Mais non, ça ne va pas tellement. C’est affreux, rose et boursouflé, sensible au toucher, c’est là, au milieu du corps, encore et encore tuméfié, gonflé.
Je vois les regards quelquefois qui se portent dessus. Les enfants. Ceux qui demandent : t’as quoi ici ? Ou les gens qui ont la même et qui baissent leur col et me montrent, comme les motards entre eux se saluent, la bande des coeurs ouverts.

Ma signature : c’est Yves, un ami, qui a appelé ça « ma signature ». J’aurais eu envie qu’un photographe s’en saisisse, mais  je n’ai pas osé demandé et à qui. La cicatrice pâlit peu à peu, un jour je sais qu’on la devinera à peine.

L’hôpital fonctionne comme une zone à part.
Les uns s’occupant des autres, les uns visitant les autres, les uns persuadés qu’ils ne seront jamais les autres.

Mon chirurgien passe. Oui, c’est MON chirurgien. Il est content. Je le crois sur parole.
Échographie du cœur. Tout va bien, dit le radiologue.
Vendredi 13h : Je quitte ma chambre en brancard. Je roule en brancard. Toujours allongée, j’aperçois par le haut du pare-brise arrière de l’ambulance la route qui défile, les panneaux d’autoroute.
L’ambulancier à la boucle d’oreille parle au téléphone de sa représentation du samedi soir, il fait du théâtre, il s’en fout de moi.

J’ai du mal à croire que l’épisode « hôpital » s’achève, que j’entre dans la phase suivante, que voilà, déjà, l’opération est derrière, que maintenant commence la nouvelle aventure, la convalescence, 21 jours de protocole à suivre, ré-éducation à l’effort…
Ainsi de suite, ça passe, tout passe vous voyez, nous sommes déjà le vendredi 18 mai 2012.
Et j’arrive au Château.