Moncoeur entend des voix (épisode 12)

Récit Moncoeur – épisode 12 – avec dedans : des lenteurs, et surtout  quelqu’un peut changer la musique ? –


Pour lire les épisodes précédents :  version en ligne ici de 1 à 11 / ou en version pdf (1 à 10) : RECITMoncoeur


Chapitre 12 /

Je fais très peu de mouvements pendant ces jours post-opératoires.
Je vis sur le dos. Le corps n’a remis en route aucun mécanisme.
Le dehors devenu littéralement un autre territoire duquel on est un étranger, peu à peu inaccessible, alors on y pense le moins possible. On est dedans et on est concentré sur le présent.
La maladie se déroule au présent.

Une nuit, dans le tunnel, j’ai froid aux pieds. J’avais demandé de laisser la fenêtre ouverte. Forcément, dans la nuit, la température a baissé, il fait un peu frais. Je ne peux pas bouger. Je dois appeler l’infirmière. Pour demander : « J’ai froid, je voudrais remonter la couverture sur mes jambes. » Elle me répond en le faisant : « Ah, vous voyez, je vous avais prévenue, avec la fenêtre ouverte… »
Je serre les dents. Mais, tout à l’heure, il faisait chaud, tu le sais bien qu’il faisait chaud, tu le sais bien que c’était bon de sentir un peu d’air, et tu sais très bien que la nuit, ça se rafraîchit toujours un peu, et qu’on peut avoir chaud et froid d’un moment à l’autre, tu le sais bien que la vie est une succession de nuances, que tout change, éphémère, que c’est facile d’ouvrir la fenêtre et de la refermer trois heures après, que c’est facile de se couvrir mieux ou d’enlever le drap et puis finalement de le remettre, c’est facile… mais là, je ne peux pas bouger, et je deviens une chieuse qui ne sait pas ce qu’elle veut.
Malade coupable.
Parfois, il y a ça. Les gens vous en veulent et vous reprochent.
On s’excuse. On se sent fautif…

Les nuits n’en finissent pas.
J’entends de la musique classique, le final d’une symphonie jouée par l’orchestre tout entier, j’entends le coup de cymbale, les applaudissements, j’entends le speaker à la radio qui annonce le titre qu’on vient d’entendre et celui à suivre, ce n’est pas distinct mais c’est ce ton-là exactement, celui de la radio, Carrefour de l’Odéon ou Radio classique. Je l’entends en boucle, ça reprend, le final, les cymbales, les bravos, le monsieur qui parle. Je cherche d’où ça vient, j’élabore des théories, il y a dû y avoir un orage, des courts-circuits, la télé en veille qui doit capter une radio, il me semble percevoir des variations dans les morceaux de musique, je veux les percevoir, je refuse que ça soit toujours le même morceau sinon ça n’est pas une radio que j’entends mais quelque chose de fou, quelque chose dans ma tête. Mais ça se ressemble, c’est quasiment pareil à chaque fois.
Je demande à l’infirmière d’éteindre cette télé qui est en veille, le bouton rouge disparaît. Pas la symphonie. Il y a encore l’électrocardiogramme branché non stop, et ces bip la nuit entière, et j’entends toujours Radio classique, c’est sans doute cet orage qui a fait ces trafics, on voit ça dans les films, des circuits électriques qui s’inversent, des ondes à cause de la foudre, je dois capter une radio, je pense ça oui, que l’électrocardiogramme diffuse la radio !, mais comment l’éteindre, d’où vient ce son, ? Tatatata Tatata Tatatata ! Cymbale ! Clap clap clap… mesdames messieurs le blablabla que nous venons… entendre… et maintenant nous allons… Tatatata Tatata Tatatata ! Cymbale ! Clap clap clap… 
Au secours !
Vers 1h du matin, j’appelle l’infirmière, en panique.  Je m’indigne d’abord :

Arrêtez d’écouter Radio classique si fort, c’est insupportable, il y a des gens qui essaient de dormir ici !

Et puis devant son air ahuri, je murmure : « Madame, je crois que j’entends des choses… »
Elle me répond doucement « Tout est normal, ce sont les effets de l’anesthésie. » Et me prescrit illico un xanax.
J’entends toujours l’orchestre philharmonique mais je gère. Tous ces musiciens dans ma tête, normal, l’infirmière l’a dit, tout est normal…

Deux ans plus tard, je raconte ça à un anesthésiste spécialisé dans cette opération, il éclate de rire : le cocktail de produits est ultra puissant, ça assommerait net un rhinocéros !

Je reste donc sous LSD plusieurs jours.
Et vu mon format, je dois valoir au moins cinq rhinocéros.

à suivre… épisode 13


À partir de 4mn (sur 5mn51)