No smoking à cause de Moncoeur : épisode 14

Récit Moncoeur – épisode 14 – avec dedans : de la volonté, de la volonté, et surtout ne pas y penser, et qui mange à la cantine ce soir ? –


Pour lire les épisodes précédents :  version en ligne ici de 1 à 15 / ou en version pdf (1 à 10) : RECITMoncoeur


Le 27 mars, rappelez-vous, j’avais écrasé ma cigarette dans le cendrier devant l’entrée des Urgences de l’Hôpital Saint-André.
Et quelques heures plus tard, dans mon box en neurologie, ils m’avaient patchée. Sans me demander mon avis. La décision d’arrêter de fumer s’est prise comme ça : par la force majeure.

26 ans que je fumais énormément.
Patch : 21 mg.
Pendant le tunnel et les jours post-opératoires, les infirmières le changeaient chaque matin et je ne sais pas pourquoi elles écrivaient dessus la date au feutre. Dans cette période d’inutilité absolue, j’expliquais à mes visiteurs, en montrant mon épaule datée, que je pouvais au moins servir de calendrier.

Patch collé tous les matins. L'infirmière y inscrit la date. Je ne sers pas à rien, je suis un calendrier.

Je me souviens d’une conversation entre deux infirmières à la porte de ma chambre – avant l’opération : elles se persuadaient qu’avec le stress, c’était impossible de ne plus fumer et de citer des exemples… J’avais fini par m’incruster à leur discussion (en même temps, elles étaient dans ma chambre, hein) pour leur rappeler qu’il y avait des gens à côté d’elles qui se trouvaient dans l’obligation d’aborder SANS FUMER des événements qui dans le genre situation stressante se posait là. Merci d’aller parler ailleurs.

Signalons que dans toute cette période propice à parler de ma santé et de mon avenir et à ce que j’écoute bien tous les conseils, je n’ai jamais pu rencontrer de tabacologue ni de psychologue. J’ai donc inventé ma méthode comme je pouvais.

Il a fallu dé-ritualiser. Défaire les associations évidentes.
Le matin : La reine d’Angleterre prend son petit-déjeuner ! Le café dans la case « on verra plus tard ». Du thé, des tartines, à beurrer lentement, la confiture, et… j’installe bien tout ça devant moi, je mastique chaque tartine, je lèche les doigts de la confiture… Je m’applique, je ne pense à rien d’autre qu’à ce que je suis en train de faire.
Surtout pas de café. Je le réintègrerai progressivement. D’abord, celui du midi après le repas. Puis plusieurs mois plus tard, je retrouverai mon café du matin, pris comme avant, le nez devant l’ordi, trois tasses sans manger mais sans cloper.

Modifier des habitudes.
Se persuader qu’il existe bien de nouveaux plaisirs.

Par exemple, plier le linge propre (je relaverai tout au fur et à mesure : les vêtements, les rideaux, les draps, les coussins) et renifler le parfum de la lessive : hum comme ça sent bon quand même quand il n’y a pas l’odeur du tabac au secours…

J’ai commencé à me mettre du vernis sur les ongles à ce moment-là. Comme un hommage à mes doigts vides.
Et puis, ça occupe. Je change de couleur tous les deux jours.
Arrêter de fumer nécessite de se trouver beaucoup d’activités de remplacement.

Le problème du poids n’est pas encore un problème, deux kilos, trois kilos.
Ça viendra plus tard.

Pour l’instant, les premiers mois, l’opération sert à justifier que je ne fume plus. Ça me fait une raison solide. C’est important d’avoir une raison pour ces trucs-là. Quand on me demandera ensuite : « Han mais comment t’as fait pour arrêter de fumer ? », je répondrai : « Bah, j’ai fait un séjour à l’hôpital… »
J’ai traversé les premiers mois – une chance ! – dans des environnements peu propices aux fumeurs. Je les regardais sans envie, à l’entrée des hôpitaux, accrochés souvent à leur perfusion qu’ils traînent en laisse, en pantoufle, ils fument crispés, on dirait des prisonniers. Ils sont moins tentants que plus tard les fumeurs joyeux dans les fêtes…

(Ma première soirée d’hiver dans une maison où les fumeurs fument dehors. Je suis dans un salon quasi vide avec deux gars. Les plus chiants. Au début, on a l’impression de basculer dans ce camps-là : les tristes, les nazes, les pas drôles, comme si tous les gens marrants et sympas, c’étaient les fumeurs. Alors, assise sur le canapé, comme une communiante, j’avais l’impression d’avoir un col claudine et des tresses et une jupe plissée, je me suis dis… désespérée : « Voilà ce que va être ma vie désormais… » Parce que, même si on essaie de temps en temps de se mêler aux fumeurs sur la terrasse alors qu’il fait 4° et d’avoir l’air comme eux, normal quoi, c’est sympa, il fait hyper froid mais c’est cool, on fume et on passe la soirée dehors, sans cette puissance du feu et de la nicotine, franchement, on reste dedans. À côté du buffet, abandonnée de tous. Et, on va s’infliger un hiver comme ça, de soirée nulle en kilo pris.)

Quand j’arrive en convalescence, ça fait donc sans fumer du 27 mars au 18 mai : 7 semaines. Incroyable.
Mais, je n’ai pas encore tout appréhendé du manque et de ces dégâts : l’impact sur la concentration et le fait de ne pas tenir en place, la crise identitaire (mais que reste-t-il de punk en moi ?), le chemin de croix de la « nouvelle hygiène de vie ».
Par contre, je me suis déjà surprise plusieurs fois à être bête comme un chien dressé : chercher une cigarette non par envie mais seulement parce que je parle au téléphone, par exemple. « Pavlov, sors de ce corps » pourrait être mon mantra 2012-2013. On se constate abrutie et esclave : ce n’est pas tellement flatteur.

L’arrêt du tabac – et ce que ça nécessite de changer dans sa vie – suivi de cette entrée en convalescence marquent le début d’une fraternité neuve et nécessaire entre mon corps et mon esprit.

Le protocole dit de « RÉ-ÉDUCATION À L’EFFORT » dure 21 jours.
J’ai eu dans la vie pas mal de facilités, j’ai aimé l’école buissonnière et la liberté, autant vous dire que l’intitulé du stage ne m’enchantait guère. Le planning et le programme des ateliers obligatoires non plus.

Pour la deuxième fois de mon existence, me revoilà pensionnaire.
Château Lemoine, à Cenon.
Mes camarades ont en moyenne entre 60 et 75 ans.

Avec un autre jeunot, qui doit avoir tout juste 50 ans, arrivé le même jour que moi, dans l’ascenseur, on remonte à notre chambre, c’est notre première soirée. Il n’en revient pas d’où on est : « Putain… on est trop jeunes pour ces conneries… »

Ici, on est entre survivants. Certains le sont plus que d’autres. Et les plus vivants parmi nous ne pensent qu’à une chose : partir.
Ce vendredi soir, je me dirige intimidée vers le réfectoire pour mon premier dîner.
On me regarde. J’ai l’impression d’être un bébé. La dame de la cantine m’amène à ma table. Il y a mon nom écrit. C’est à cause des régimes que chacun peut avoir à suivre, alors on a une étiquette à côté de son assiette. Je salue mes voisines de table… J’ai envie de rire tellement elles sont vieilles et moches et sourdes. Je les prends en photo discrètement. Et j’envoie un sms à mes amis : Mes nouvelles copines !

Rire, rire, mon dieu, parce que sinon, je vais me remettre à chialer…

à suivre… épisode 15