Moncoeur, d’une langueur monotone… épisode 15

Récit Moncoeur – épisode 15 – avec dedans : des considérations esthétiques, philosophiques, et je trouve ça long… –


Pour lire les épisodes précédents :  version en ligne ici de 1 à 15 / ou en version pdf (1 à 10) : RECITMoncoeur


Chapitre 15

AU CHÂTEAU LEMOINE – 21 jours de convalescence – Objectif : rééducation à l’effort.

Je ne m’habitue pas à l’enfermement. Même si le terrain de jeu au château est plus vaste – et son parc – que les couloirs de l’hôpital.
Rester là quand les autres partent, rester là…

Depuis le 27 mars, je vis dans des endroits laids et tristes. Ici, omniprésence du jaune et du vert. Sûrement le jaune et le vert les plus laids du monde. Mais ma chambre est grande, j’ai aussi une salle de bain, je prends désormais des demies-douches, assise sur une chaise.
Par la porte-fenêtre ouverte sur le jardin, j’ai vu passer ce matin un groupe de dames qui marchaient en faisant des respirations. C’est la base de la ré-éducation : marcher inspirer expirer. À partir de lundi, je serai à mon tour une dame qui marche dans un groupe de gens. J’y retrouverai mes copains de cantine.

Le kiné est venu pour m’expliquer. Il m’a posé des questions et m’a remis mon livret personnel – comme le carnet de liaison des élèves -. D’après mes réponses, il a établi une note, 21, qui me classe entre 16 et 32 de la catégorie Active. J’en apprends tous les jours.
Il m’annonce la gym douce, le vélo, les promenades, des ateliers divers et variés sur les nouvelles thématiques de ma vie : prendre ses médicaments, diététique, calculer sa respiration, connaître le cholestérol…

Au réveil : prise de sang, piqûre anticoagulant, tension et température. Ensuite arrive le plateau désespérant du petit-déjeuner : bol de thé et lassantes biscottes. Fadeur raccord avec la couleur des murs. Dans ces endroits-là, la beauté n’existe plus. Aucun sens n’est épargné. Apprentissage concret de l’antique épicurisme : le plaisir, c’est l’absence de douleur.

Des heures longues à se supporter.
Je me regarde dans le miroir.
Nue.
Le corps mou.
Le ventre gonflé.
Avec des bleus sur les côtés, à cause des piqûres d’anti-coagulant.
Des rougeurs un peu partout, mes allergies aux pansements. Pansements sous les seins où il y a les points des drains ; pansements sur la poitrine pour tenir les ventouses de l’électro-cardiogramme quotidien, et celui avec l’enregistreur qu’on garde en bandoulière des jours entiers comme un sac à main ; pansements sur les bras des prises de sang et les bras sont bleus et verts, les veines durcissent.
La peau qui pèle.
La cicatrice rose de haut en bas. Elle m’impressionne…
J’ai grossi. Ni cigarettes, ni effort physique. Les joues rondes, j’ai pas trop mauvaise mine, finalement.
Mais ce corps… différent. Comme appauvri.
Ça aussi, il faut l’apprivoiser.

Stoppée dans l’écriture de mon journal par des invitations à suivre des infirmiers pour des contrôles… Cardiologue, échographie du cœur. J’étais habillée, je me déshabille, torse nu, couchée sur le côté, je constate que maintenant, je maîtrise certains codes, on s’habitue, je m’installe en position, le médecin n’a plus besoin de demander. Il commente mon cœur en direct, que je regarde avec lui, en noir et blanc, à la télé. Tout va bien. Encore un peu d’eau dans le péricarde. À suivre.

Hier soir, j’ai pleuré. Alex partait. Je n’ai pas réussi à me retenir.
L’après-midi, on a ri. Je dois tenir fort mon torse entre mes bras. C’est effrayant d’avoir un fou rire. On a peur de s’ouvrir.
Et, en même temps, je n’en reviens pas de rire déjà aux éclats.

Je serre encore les dents.
Après, je retrouverai ma vie.
Je dois sortir le 8 juin.

Je pourrais compter les jours façon prisonnier, dessiner des petits traits sur le mur jaune de la chambre pour les barrer.

La vie minimaliste continue.
Seule. Des heures entières. Ce silence…

Premier week-end. Les pensionnaires qui vont bien ont le droit de partir. Le château se vide. On s’ennuie.
À la cantine, on est un petit groupe. Le sentiment de punition donne le cafard.

Après le repas, il est à peine 20h30, je m’assois dehors, face à la ville.
En plus de tout ça – malade ou souffrir ou ces choses terribles de mauvaise santé qui ne vous lâchent plus -, on se sent exclu. Je ne sais pas ce qui est le plus dur à affronter.
Mais que tout continue sans vous, vraiment, ça fait un drôle d’effet. On n’est même pas spectateur, on est trop loin pour ça, non… C’est comme si on assistait lentement à sa propre disparition.

Et quand quelqu’un vient vous voir, ça vous fait réapparaître un peu.
Ça sert à ça « visiter les malades » : à faire exister ceux qu’on aime.

à suivre…

Maison de convalescence mai-juin 2012. Les heures sont longues et lentes : je prends en photo le petit-déjeuner. Je ne supporte plus les biscottes et les bols en plastique.
Maison de convalescence mai-juin 2012. Les heures sont longues et lentes : je prends en photo le petit-déjeuner. Je ne supporte plus les biscottes et les bols en plastique.