Pourvu que jamais ça ne nous arrive…

J’écris au milieu des CRS. Pour de vrai.
Depuis jeudi soir, c’est comme un thème qui s’installe dans mon quotidien : les barrières et les CRS.
Là, je suis à Calais. Et si j’écris en ce moment au milieu d’eux, c’est à cause de l’hôtel. Quand j’ai pris la chambre, je ne pouvais pas savoir, mais ils dorment là eux aussi. Depuis mars, ils vivent ici, a dit le monsieur à l’accueil. Selon le moment de la journée ou du soir, il n’y a plus leurs camions sur le parking. Ils partent surveiller. Les barrières. Et les endroits de passage entre la jungle et l’autoroute.
Ma chambre se trouve au rez-de-chaussée, je les vois passer devant ma fenêtre.
Je vois aussi la mer, et les ferries, inlassablement qui partent et reviennent.

Jeudi soir, j’étais place Pey-Berland à Bordeaux, en face du rassemblement des gens (du FN) qui criaient « On est chez nous ! On est chez nous ! » sur l’air de « On a gagné ! On a gagné ! ». Ils sont contre les migrants, ils brandissent des drapeaux français. Il y avait des barrières et des CRS pour protéger les manifestants les uns des autres. Il faut éviter les points de contact entre les NON et les OUI. Nous, on obéit, on se met à distance. Et on crie.
On crie le contraire du FN, et le fossé se creuse, et rien ne bouge, et je rentre chez moi.
Sauf que cette fois, au lieu de rentrer chez moi, je suis venue ici. À Calais. Avec cet endroit qu’on appelle la jungle.

La première chose que j’ai vue, un peu avant d’arriver à Calais, ce sont 4 hommes au bord de l’autoroute qui grimpent sur un talus, pour atteindre l’aire où sont garés les camions. Ils avançaient comme des sioux.
Et puis, le long de l’autoroute, des barrières très hautes, des doubles rangées, des barbelés au-dessus. Des CRS beaucoup, partout. La nuit, des grands projecteurs sont allumés.

En arrivant à Calais, on passe devant un centre commercial immense, CITÉ EUROPE.
BIENVENUE. C’est écrit en grosses lettres à l’entrée du parking, ça forme un arc de cercle, on passe dessous.
BIENVENUE à CITÉ EUROPE.
Le langage dérape avec nous.

Je vais mettre du temps à vous décrire, parce que c’est compliqué à dire.
Quelquefois, j’ai regardé des reportages à la télévision, un sur M6, sur Calais, et la jungle, et les images de ces hommes – beaucoup sont noirs, eux arrivent d’Érythrée ou du Soudan, mais il y a les afghans les syriens les irakiens – ces hommes qui marchent au bord de la route. Ils marchent lentement parce qu’ils n’ont pas à aller à des rdv ou à du travail, ils marchent sur ce chemin.
Samedi,j’étais exactement là, je marchais aussi, il pleuvait, il y avait eu la manifestation interdite, les CRS bloquaient les manifestants, tout le monde devait rester dans la jungle, ne pas dépasser le pont, les migrants et les No borders et le NPA et les bénévoles et les photographes et les comme moi, on ne passe pas, on choisit son côté du pont, le ciel est noir, la pluie averse tout d’un coup, les manifestants brandissent les pancartes, il y a des tambours, ça dure, c’est pas agressif, on dirait un jeu de rôle, les 600 tirs de gaz lacrymogène sur les migrants et les cailloux sur les crs qui empêchent d’avancer. Je ne sais pas qui commence. Les CRS ne devraient pas avoir peur de quelques cailloux vu leurs armures, ils devraient garder leur sang-froid sous leurs casques et derrière leurs boucliers. Mais non. Les tirs comme un feu d’artifice. Le canon à eau, on s’en fout, il pleut déjà tellement, tout le monde est mouillé. Les fumées des gaz se répandent sur la jungle.
La manifestation n’ira pas au centre de Calais cette fois-ci.
Il faut éviter les points de contact entre les NON et les OUI.

Quand la fumée s’est dissipée, le seul chemin possible pour sortir de la jungle, c’était de faire ce grand tour.
Et je marche le long de l’autoroute, le long des barrières, comme dans l’image vue à la télévision.

Souvent, ils marchent à plusieurs.
Quelques-uns ont des vélos. Ils ont l’air libre.

Au marché de Calais, ce samedi matin, la dame qui vendait les fruits a discuté un peu. Contente qu’il y ait des touristes qui « osent venir ». Elle dit que les médias exagèrent, que le centre c’est calme, il n’y a pas de problème, la jungle ça ne fait pas de problème, si sur la route pour les routiers, un peu comme ça, les gens qui vivent juste à côté c’est pas simple, mais sinon c’est juste la misère cette jungle. Elle parle du mur qui se construit, ils ont oublié 39-45 on dirait… Y’a les chiens, les barbelés, il manque plus que les miradors…
Elle est contre le mur.

Je mets du temps à arriver aux choses, excusez-moi, mais ce sont des choses tellement étranges à écrire.

Dans la jungle, il y a plusieurs écoles. Elles sont à l’écart du camp principal. Le camp est une ville. Une ville de tentes et de cabanes de bois. L’école laïque du Chemin des Dunes qu’a fondée Zimako est un endroit libre. On y enseigne le français tous les jours. Il y a des jeux pour les enfants, comme dans une cour d’école. Je jette un œil dans une classe. Le prof est en train d’expliquer la conjugaison du verbe tomber : « je tombe, tu tombes », le S de la deuxième personne du singulier, toi, toi tu tombes, oui il y a un S, il est muet, silencieux, chut… c’est difficile d’expliquer le S muet. Ce S muet, c’est comme une trace silencieuse de quelque chose qui existe, qu’on voit mais qu’on tait, oui, c’est difficile à expliquer ça, le S muet… Et puis ensuite, il traduit tomber. Il est assis sur la chaise, il gigote et il mime une chute : tomber, je tombe, tu tombes, il tombe, nous tomb… ?
Personne ne trouve le –ons du Nous.
Nous tombons.

Deux garçons sortent de la classe. Quand on croise les gens dans la jungle, ils vous disent Bonjour, ça va ? Souvent, m’a dit une personne bénévole, ce sont les seuls mots de français qu’ils connaissent, alors ils se privent pas. Les deux garçons ont l’aur désolé : french… too difficult. Je leur dis d’essayer.
Pourquoi ?
– C’est un début.
Pour rester ici, en France ? Ni travail ni maison ni famille… Pourquoi rester ? Tu ferais quoi toi, à ma place ?

Tu ferais quoi toi, à ma place ?
Le garçon de 25 ans qui est en face de moi et qui me regarde dans les yeux et qui a fait ce grand voyage fou et le voilà à la porte d’une école bricolée avec une bâche à la place du toit, il n’y avait aucune raison pour qu’on échange ces quelques mots, lui et moi, il n’a aucun désir d’être là, il n’a que de la douleur à être là, il s’est sauvé, de pire que la jungle, et il est là avec les guerres en dedans, avec les violences en dedans, et il me regarde droit dans les yeux et il me dit : Tu ferais quoi toi à ma place ?

Je ne sais pas… j’ai répondu ça.
I don’t know… I’m sorry.

Je ne veux pas être à sa place, je ne veux jamais être à cette place-là, être le migrant, être l’étranger, être celui qui vit dans la boue d’un camp au bord d’une route gardée par des brigades entières de CRS, je ne voudrais jamais être celui qui a tout laissé derrière lui pour se heurter aux murs des autres, je ne voudrais jamais avoir peur et froid, je ne veux pas vivre dans les limites qu’on m’impose, des barrières, des frontières, des cases, des cages, des foyers, même des centres… et rester là et venir ici et faire comme on me dit, avoir l’interdiction de traverser la mer, être empêché d’aller de l’autre côté, plus loin, plus aucune liberté d’avancer. Je ne voudrais jamais ça.
Et toi, tu ferais quoi, toi, à sa place ?

Quand j’étais enfant, je faisais un cauchemar récurrent. C’était la guerre et je trouvais un moyen de nous sauver, un chemin. J’emmenais ma famille et mes amis, et puis je comprenais qu’on ne pouvait pas emmener tout le monde, mes amis avaient des familles, ma famille avait des amis et ils avaient des gens qu’ils aimaient eux aussi et face à cette chaîne de gens auxquels on tient, j’étais impuissante… On ne sauvait jamais tout le monde.
La jungle, c’est exactement ce cauchemar. Les personnes qui vivent là sont dans mon cauchemar. Ce sont tous ceux qu’on n’arrive pas à sauver. 

La partie de la jungle que j’ai traversée est la ville des hommes. Les femmes et les enfants sont dans le quartier fait de containers.
À croiser tous ces hommes jeunes, tellement pas d’ici évidemment, avec leur couleur de peau, leurs langues, leurs costumes, je vois une masse. Je ne vois pas quelques hommes, je ne vois pas quelques dizaines d’hommes, je vois des centaines et des centaines d’hommes perdus, qui tournent en rond au bord de l’autoroute au Nord de la France, à des milliers de kilomètres de l’endroit où ils aiment vivre.
Je vois la masse. La foule des hommes qui marchent. La foule qui fuit… Le danger devait être colossal pour mettre en branle cette foule.
La peur de mourir a dû être démente pour envoyer en errance et si loin et si pauvrement autant de gens forts et jeunes…

C’est une drôle d’expérience d’être face à une masse de gens qui fuient la mort.

Tu ferais quoi toi à ma place ?
Ce n’est pas le destin  de chacun qui me bouleverse, moi qui d’habitude les aime ces histoires singulières, non c’est le destin d’une foule qui fuit, voilà ce que je vois dans la jungle, quand la peur et la mort mettent sur les chemins loin de chez eux des foules entières qui se perdent… Et, soudain on les arrête, aux barrières, aux barbelés, aux frontières, on enlève encore un peu de liberté à cette foule immense et terrorisée.
J’avais honte quand je marchais dans leurs rues. Bonjour ça va ? Moi j’avais honte et je faisais des sourires.

Dimanche midi, j’ai mangé dans la jungle, un restaurant afghan. Il y a des épiceries et ces cabanes-restaurants.
Il paraît qu’en ce moment, les CRS les détruisent. Le démantèlement est prévu pour bientôt, on parle du 17 octobre. On m’explique que les gens ont peur. Que va-t-il se passer ? Où vont-ils aller ? À Arès, en tout cas, on ne veut pas d’eux, je l’ai lu dans Sud-Ouest, le maire est contre, une partie de la population aussi, il y a une pétition, NON aux réfugiés, les réfugiés c’est dangereux ils disent les habitants d’Arès, les réfugiés c’est l’insécurité.
Dans la jungle, les nans servis sont chauds, ils sortent du four, on mange comme ça, avec le pain dans les assiettes, du poulet, des épinards, des haricots, c’est très bon. Le chef serre la main, des bénévoles anglais entrent, certains se connaissent, la grande table accueille tout le monde. Je fais un voyage.
Autour, dans la salle du restaurant, des jeunes garçons sont assis. Avec cet air d’attendre qu’ils ont tous. L’un d’eux doit avoir 15 ans, peut-être même pas.

Ils ont l’âge de mon fils.
Et toi tu ferais quoi à ma place ?
Et toi, à ton fils, tu lui dirais quoi ?
Tu lui dirais Fuis, vas-y, tente ta chance ailleurs, construis toi une nouvelle vie mon enfant, ça ne fait rien moi, laisse moi ici, je suis vieux, je suis vieille, mais toi tu es jeune, tu dois vivre, pars, pars d’ici, va là-bas en Europe, en France, en Angleterre…
Le voilà dans un camp, mon fils. Il attend une solution, il attend de vivre, il attend dans la boue au bord d’une autoroute, il se lave au robinet installé dehors, il est en slip, il se rince à l’eau froide, il fait froid, il est là mon fils, il jette peut-être des cailloux sur les CRS qui l’empêchent d’aller manifester, il est dans les gaz des lacrymogènes, il ne pleure sans doute plus beaucoup, même avec des fumées dans les yeux, il marche avec ses vieilles tongs usées, il pleut, il va mettre du temps à sécher ses vêtements, il tient son téléphone portable comme un trésor dans le creux de la main, et sans doute il a aussi un caillou dans l’autre qu’il jette contre les barrières et les barbelés, il veut juste aller en Angleterre, il crie UK UK UK, il exulte, il hurle, il est sûrement à bout mon fils, il veut juste pouvoir recommencer quelque chose qui ressemble à une vie normale, il veut juste que l’enfer s’arrête un peu de lui courir après, il n’y est pour rien.

Sur la plage de Calais, le joli bord de mer avec les cabanes blanches, des cabines de bain, je regarde les bateaux partir. Pour moi, qui ne fuit rien du tout, c’est simple d’aller où je veux. C’est absurde, n’est-ce pas ?
Les gens que j’aime aiment des gens qui aiment aussi des gens : on n’a pas le choix, on doit sauver tout le monde. Il faut inverser le cauchemar, cette fois-ci, on sait tout, on doit sauver tout le monde.
Et toi tu ferais quoi à ma place ?
Et à ton fils, tu lui dirais quoi ?

Dans le restaurant afghan, au milieu de la jungle, il y a un coin bibliothèque avec quelques livres.
Un jeune homme vient nettoyer la table avant de nous servir le thé dans les gobelets en plastique.
Je lui dis Merci. Il répond : You’re welcome.
Et il rit.

J’aurai sûrement encore des choses à écrire.
Cette fois, je ne vais pas faire des épisodes pour faire du suspense, mais juste, que ça, c’est déjà beaucoup à supporter. Et trop de questions.

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Voir le travail d’Olivier Crouzel sur Calais
L’humanité a calé
Fuir sous les bombes en 1940, comme aujourd’hui

11 réflexions sur “Pourvu que jamais ça ne nous arrive…

  1. Merci sophie pour ce témoignage, simple, sensible, sincère….. réel. Ce sujet me touche profondément.

  2. Merci pour ton écrit juste magnifique, je pleure pour ces gens et et suis en rage et même plus que ça. .et en même temps qu est ce que je fais moi pour les aider. ..Infirmiere à la cité,du Neuhof oui super…a quoi ça sert de pleurer, ça me rend malade et je ne fais rien à part distribuer qq sous ,qq nourriture aux feux rouges…..sourires échangés. …
    Et a part ça ? Qu est ce que je fais pour eux….a quoi ça sert d être en rage ,si ce n est pour rien faire?et pourtant je ne peux tout plaquer,une vie ici des amis mon fils,un travail…et a part ça qu est ce que je fais pour eux. …?
    En Parler,s indigner,plEurer, crier….et je retourne à ma vie..effarée. ..j ai envie de pleurer….et je les entends se marrer »welcome my friend « …oui j ai honte de ce qui se passe dans mon pays,honte de ne rien faire d autre qu enrager et pleurer. ….je pense à une chanson là. .. »la mer ça s invente pas, et nous on creve à rester là « Christian Olivier …..merci sophie. ..

    1. Tu sais, je crois que nous sommes nombreux comme toi, dépassés et enragés et tristes… On va trouver quoi faire. On va parler. On va faire des pancartes. On va apprendre la tolérance autour de nous. On va trouver des façons j’en suis sûre.

  3. que d’émotions à vous lire même si on sait déjà, même si on sait, malheureusement ; merci pour ces écrits, pour avoir eu le courage d’y être allé ; bravo à tous ceux qui ne baissent pas les bras, les miens sont vieux et fatigués mais mon coeur s’ouvre encore

  4. Bravo pour ce reportage. Mais qui va l’entendre et prendre les dispositions nécessaires pour en finir avec ce manque d’humanité ! Ils sont là, il faut maintenant s’en occuper. Mais que peut-on faire pour que cela change, Même les bénévoles que j’admire ne peuvent rien faire.

    1. Si, les bénévoles et les associations servent à quelque chose, il y a des choses positives qui arrivent, mais ce sont de petites gouttes… Je ne sais pas ce qu’on peut faire, à part échanger, expliquer, dire et redire encore, surtout à ceux qui sont intolérants ou qui ont peur… Mais il faudrait davantage.

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