LÀ OÙ IL N’Y A PLUS RIEN (ou presque)*

Rappel de ce qu’est cette promenade qui sort des sentiers : l’auteure fait son journaliste d’investigation. Elle dérive, s’obnubile d’un sujet qui n’en est pas forcément un, le raconte à sa façon, assumant le jeu de la poésie au milieu d’un journal. La voilà cette fois dans la poussière de chantier. DÉAMBULATION* publiée dans le magazine Junkpage n°2 – mai 2013 –

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photo©jacqueslepriol!

Ça a commencé comme ça.
Facebook, une photo : Bacalan, Bassins à flot, la rue des Étrangers, mais ça n’est plus vraiment une rue, plutôt un terrain vague. Le bâtiment du Garage Moderne est là, seul au milieu de rien. J’écris en commentaire : « résistance d’un paysage ». J’écris ces mots et je pense : « Les chantiers quand même, ça fait pas dans la dentelle.»

Faut que j’y aille, être au milieu du désordre et on verra ce qui m’arrive, c’est là dessus que je vais écrire, sur le chantier qui détruit et qui construit, qui fait une chose et son contraire.

Maintenant que tout est cassé
On a une vue large, c’est l’avantage. J’arrive à vélo, lundi de Pâques, temps gris, quelques gouttes de pluie. Je m’arrête au pied des silos avec Respublica qui surplombe : la chose publique comme un phare qui devrait nous (les) éclairer, la belle œuvre d’art (merci au moins pour ça à Evento-tombé à l’eau) que toujours je regarde. Sauf que là il y a des gens qui marchent tout en haut ! Une personne, puis deux et trois, ils sont petits vus d’ici, il me semble que l’un d’eux a un appareil photo, ils se tiennent sous la sculpture. Je les envie. Je cherche une entrée. Le portail de la fourrière est fermé, je n’en saurai pas davantage.

photo©jacquesLepriol
photo©jacquesLepriol

Fastoche.
Si vous aviez autrefois un peu galéré pour trouver l’endroit, à présent c’est fastoche : le Garage Moderne est planté là, comme un rescapé entouré de gravats. Quelques palissades ont poussé, avec des pancartes et dessus les projets : le futur. Moi je le trouve moche ce futur, mais il paraît que les goûts et les couleurs ne se discutent pas. Il y a des choses pour lesquelles je veux bien croire en l’avenir radieux, mais là, dans ce prochain quartier de la ville, les images de synthèse qui montrent le quotidien dans un T3 vaste et blanc avec loggia racontent quelque chose de l’habitat qui ne m’attire pas. (Vous avez comme je pratique l’euphémisme avec adresse)
Je fais le tour de chaque terrain. Sur le panneau, un permis est caractérisé de modificatif. Ignorante du vocabulaire, je parle toute seule : « Ah oui, ben, pour modifier ça ils ont modifié ! Y’a plus rien ! » Un monsieur marche aussi et s’arrête à mon niveau. On se sourit, on se salue. On se croise en pleine zone de guerre, ça rend aimable. Je lui demande pourquoi il se promène ici.

 Je fais la mémoire.
« Je collecte, tout ce qui s’est passé, ce que c’était. » Il rit en regardant la dévastation : « Y’a déjà eu des inondations ici, ils ont intérêt à prévoir leur coup ! » On sent bien que si la nature pouvait donner quelques leçons aux futurs promoteurs, il ne serait pas contre. « À votre avis, c’était quoi là-bas ? » La Mémoire est bien vivante et me raconte des tas d’anecdotes à toute vitesse, je n’ose pas prendre de notes pour ne pas le déranger. Je retiens en vrac le 8 avril 1808, Napoléon qui se promenait là sur son cheval, qui décida alors la construction de Pont de Pierre, un chantier qui a duré des années, pour faire passer ses troupes et gagner l’Espagne ; les Vivres de la Marine avec l’abattoir, à gauche les cochons à droite les bœufs, et puis un train qui traversait avec les marchandises, regardez, les rails sont restés, et le Garage Moderne, vous saviez qu’en 1920, on y fabriquait des ailes d’avion ?

Je me dis que j’ai de la chance d’être tombée pile sur lui avec sa mémoire pleine, ou alors il est là tous les jours, un genre de gardien. Pas besoin de lui demander ce qu’il pense du chantier. Je note son nom : « O’, il dit, puis Brecht comme le dramaturge. »

photo©jacqueslepriol
photo©jacqueslepriol

 Philosophie au bord du tas
Le jour d’après, au CAPC : la nef est pleine de pneus. Là-bas, au chantier de Bacalan il y avait (aussi, je pense, il y avait aussi) un tas de pneus. Dans cette même nef, Jean-Pierre Raynaud avait organisé ses gravats personnels et statufié la destruction de sa maison. Pour pouvoir passer à autre chose, il avait détruit. Dans notre monde aujourd’hui, c’est plutôt construire qui est bien vu : un projet, une famille, une entreprise. C’est mieux pour être intégré de construire quelque chose plutôt que rien. À l’étage, au sortir de l’exposition montée par Didier Arnaudet, je choisis parmi les affiches qu’on peut emporter, Keith Harring, Gilbert&Georges, Opalka et Jean-Pierre Raynaud évidemment (suis-je une midinette ?).

Arc-en-rêve, exposition Kéré : je regarde le documentaire sur le chantier du village-opéra initié par Christoph Schlingensief, le chef fou de ce projet au Burkina Faso. Dans le film, on les voit visiter le terrain où sera édifié le village, une plaine, des collines autour, des arbres secs. L’architecte Kéré parle, il décrit ce qu’il y aura, il se marre : « Voilà un endroit qui allait bien, qui n’avait aucun problème… jusqu’à ce qu’on arrive ! Et maintenant il a des tas de problèmes ! »

J’aime son sourire et cette remarque. Bien sûr je pense à mon endroit de Bacalan, avec les problèmes d’identité, de mémoire, d’avenir. C’est vrai, ça allait à peu près, ça se mettait en friches tout seul, tranquillement, une sorte de vieillissement naturel. Et voilà qu’on fait chantier ! On remue les sous-sols, on brûle les restes, on fait tomber les murs. Moi les tabula rasa des chantiers, ça me raconte trop d’histoires d’un seul coup, je suis submergée.

 Là où il n’y a plus rien
Je reviens sur les lieux un autre lundi et je réalise que le bruit change le paysage. Dans le silence du jour férié, le décor avait une poésie, une mélancolie : la tragédie est esthétique, avais-je appris à l’école. Là, avec les ouvriers qui gueulent, les coups et les marteaux-piqueurs géants, la violence de ce qui a se passe est sidérante. Je gare mon vélo au Bar de la Marine, je vais voir Béatrice (la dame du Garage Moderne). Quand je lui demande « alors, ça va ? » :
– Les bras m’en tombent. Je sais plus dire, c’est tellement…

Elle se pose une seule question : « Pourquoi faire comme ça ? » Elle ne comprend pas pourquoi on a tant salué l’âme du quartier, évoquer la sauvegarde, le patrimoine, « et t’as vu, y’a plus rien. » Elle me raconte des histoires : celle d’un mur sauvé – y’en avait des beaux, celui-là il est moche mais au moins il reste là -, celle d’un hérisson balafré et réfugié dans le jardin et celle de la fin du monde des grenouilles. Elles sont dans le trou là-bas au cœur du chantier : « Pour l’instant elles chantent, elles ne savent pas qu’elles vont mourir…»
Pour le Garage Moderne, il y a désormais une incongruité à demeurer. Il faut une sacrée dose de sagesse (ou une lassitude) pour supporter la destruction, mais il en faudra sans doute une autre pour s’habituer aux résidences neuves.

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photo©jacqueslepriol

Changer ou ne pas
Je lis dans Sud-Ouest les propos d’une urbaniste au sujet de ce même chantier/quartier : elle évoque la nécessité de voir les choses autrement et reproche aux habitants – voilà le mot lâché – d’être conservateurs. Le chantier, comme une question shakespearienne. Personne n’est guidé par les mêmes moteurs, notre sensibilité ne réagit pas au même endroit, nous n’avons pas la même définition ni de la beauté, ni du progrès. Ici, le paysage est devenu provisoirement un vaste aplat. Bientôt s’élèveront des bâtiments modernes, les mêmes qu’ailleurs en France, et l’âme du quartier des marins, et bien l’âme… comment dire… Ah, je m’égare, je divague (mais j’aime bien ça m’égarer, c’est d’ailleurs écrit tout en haut : je suis à la dérive) et je frôle l’insolence.

Quand j’étais petite, habitant une vieille maison, en travaux tout le temps et bordélique et bohême, je fantasmais sur les appartements carrés des résidences géométriques. J’imaginais qu’avec cette architecture, la vie dedans était plus simple. J’ai compris plus tard que ça n’avait strictement rien avoir. Espérons pourtant que des enfants grandiront heureux dans le Quartier libre (c’est comme ça qu’il est nommé sur le site) et qu’ils viendront jusqu’au Garage Moderne poser deux ou trois questions.

La promenade n’est pas vraiment romantique, mais je vous encourage à aller voir : c’est spectaculaire.

PS : des chantiers, j’aurais pu en évoquer d’autres, à Bordeaux il y en a partout. Le trou de l’ancien bâtiment Sud-Ouest ; le plafond en or du hall de l’ancien Gaz de Bordeaux n’est plus mais Mama Shelter est dans la place, Euratlantique jusqu’aux abattoirs, etc. Dans tous ces endroits, sûrement des chagrins et des plus ou moins bonnes idées se côtoient.

 ——————-lesréférences—————————————————————————————

Le projet des bassins à flot

Le Garage Moderne, ateliers associatifs de mécanique & expositions.
1, rue des étrangers 33300 Bordeaux
Tram B direction Claveau – arrêt Achard

Restaurant Le Bar de la Marine
28, bis rue Achard, 33000 Bordeaux – tél : 05 56 50 58 01 Tram B, arrêt Achard.
Le restaurant (avec son grand jardin) est ouvert du lundi au vendredi de 11h à 15h

À voir jusqu’au 08 décembre 2013 au CAPC : La Sentinelle – Didier Arnaudet, commissaire invité u Souvenirs d’expositions : Allan Kaprow Yard, 1961 / 2013 (nef)  CAPC,  28 février – 30 mars 2013
Jean-Pierre Raynaud La Maison (nef)
 Entrepôt capcMusée, 25 juin-14 novembre 1993

Exposition jusqu’au 19 mai de Diébédo Francis Kéré architecte, Burkina Faso / Berlin : Bridging the Gap   jeter un pont
Arc en rêve Entrepôt 7 rue Ferrère 33000 Bordeaux http://www.arcenreve.com
tous les jours sauf lundi et jours fériés de 11:00 – 18:00 nocturne le mercredi jusqu’à 20:00

 Vivres de l’Art et les ateliers de Jean François Buisson sont situés dans les anciens Vivres de la Marine : réhabilitation prévue pour ce lieu transdisciplinaire dédié à l’art. De nombreux événements s’y produisent.