il manque une oeuvre

Je faisais un grand tour de vélo  – rive droite rive gauche un air d’été – la soirée douce.
Du côté de Darwin, qui l’encerclent, les constructions d’immeubles commencent à s’élever. Les pancartes annoncent des rooftop, avec la plus belle vue sur Bordeaux. Je tourne la tête, les arbres masquent le fleuve et la rive en face, à moins d’un dixième étage. Annoncent ferme urbaine. Annoncent salle de créativité.
Les gens vont vraiment désirer ça ?
Sur ces mêmes pancartes, on vante (on vend) des expériences : une sorte de grand pied en perspective pour de riches et veinards propriétaires.
Les platanes immenses du bord de la route ont leurs branches qui entrent presque dans les appartements en construction, ils sont vraiment très près. J’ai du mal à croire que ceux-là survivent à l’expérience d’habiter la plus belle vue sur Bordeaux, à moins qu’on les transplante dans la ferme urbaine en coeur d’îlot.
Se promener là désormais me fait faire à chaque fois de grand soupirs.
J’essaie de me persuader que mon vieillissement y est pour quelque chose, que m’échapperait par manque de folle jeunesse la beauté de la marche du monde en marche. Que c’est de ma faute, si je ne comprends pas…

Me voilà de l’autre côté. Quartier des Bassins à flot. Il était prévu qu’il garde son âme… Mais les promoteurs prennent le mot âme au pied de la lettre : truc invisible et impalpable. Alors les âmes des quartiers anciens errent, en peine, et se perdent au milieu des nouvelles rues étroites, des parkings très éclairés et des fast-foods Subway…

Une œuvre d’art vient d’être installée. Elle a suscité la polémique parce qu’elle s’appelait au départ le VRIL, évoquant des références communes à des idéologies nazies. C’est désormais un simple Vaisseau spatial.
Cette soucoupe volante a l’air de sortir tout droit d’une série Z.
Des gens se prenaient en photo devant – et même, d’un autre angle, un beau jeune homme très musclé avec une coupe de cheveux de footballeur, torse nu, prenait des poses, qui tendaient son corps, à croupi la tête penchée, le bras en appui pour montrer son biceps, et le photographe devait zoomer, saisir la peau luisante et cette soucoupe volante en paysage -. Alors, oui, ça fera des belles photos cette soucoupe volante.

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Je me suis dit : Bon, on n’a qu’à rire un peu… C’est vrai, c’est marrant quand même, un ovni coincé dans l’eau vaseuse du bassin à flot.
Sur les programmes immobiliers de cette zone en construction, la Garonne est devenue une marina, l’eau est représentée en bleu. Alors pourquoi pas une autre fiction ? Celle d’extra-terrestres venus dans les années 50 (parce que ça fait vaisseau spatial des années 50), et depuis, les martiens qui en seraient sortis discrètement pendant la nuit seraient perdus dans la ville bordelaise, peut-être cachés dans des corps de gens que je connais !
En tout cas, pour des selfies, une soucoupe volante envasée en décor, c’est parfait. Attractif.

Le cartel explique que c’est plus (compliqué) que ça : l’artiste parle d’une image du futur
« Le vaisseau spatial comme objet technologique imaginaire de science-fiction manifestant les fantasmes de la technologie et lié, en s’adaptant à celle-ci, aux efforts technologiques déployés pour sauver Bordeaux des eaux, peut également refléter l’euphorie et les perspectives d’évolution, de vitesse et d’espace, l’espace de l’univers, le cosmos. Et inciter à la réflexion à plus grande échelle, au-delà de la vie quotidienne. Il peut également s’agir d’une image séduisante pour les adolescents qui réfléchissent à ce que pourront être leurs objectifs à venir. »

Ah.
Mais peut-être que je mêle de ce qui ne me regarde pas…

L’œuvre d’art RESPUBLICA qui surplombait les grands silos n’est toujours pas revenue à sa place… Je la préférais. C’est certain, aujourd’hui, elle aurait l’air d’une enseigne gênante pour promouvoir la marina.

Au fur et à mesure que les bassins à flot se remplissent de bâtiments neufs etc, je trouve que la base sous-marine perd de sa force, elle a l’air de rapetisser. Peut-être qu’on pourrait installer sur son rooftop le RESPUBLICA. Comme des vigies : la base sous-marine et la république.
Et puis, dans un ancien quartier de marins, des vigies, ça ferait un refuge pour l’âme…

En m’éloignant, je croise une dame d’un certain âge en train d’engueuler son mari. Elle marchait un peu devant et, en se tournant vers lui : Eh bien moi je te le dis bien haut, je préfère aller à la Cité du Vin que dans tes musées modernes où on s’emmerde !

Moralité : Fera-t-elle la photo souvenir devant la soucoupe volante ?

 


Pour lire d’autres textes sur le même lieu, deux déambulations :
Là où il n’y a plus rien
Un moment avec S.
et un texte d’humeur : Le gris du rêve