46 fois l’été ≈ Le Signal

46 fois l’été création littéraire inspirée d’un endroit-immeuble-LE SIGNAL sur la côte atlantique à Soulac 

Le Signal - Soulac sur mer
©Olivier Crouzel

 

ÉCOUTER L’INTRODUCTION AU TEXTE… Le début de l’histoire. (1mn28)

46 FOIS L’ÉTÉ (1)

Il y avait des gens qui vivaient ici.
Ils entraient dans l’immeuble, il y avait un immeuble ici.
Il y avait toujours du sable dans l’escalier.

Des gens montaient à l’étage 1, à l’étage 2, 3. Il y avait un immeuble, des bâtiments, face à la mer.
Des tas de gens entraient dans l’immeuble. Des gens qui vivaient ici, tout le temps ou des gens qui venaient en vacances, ça faisait du monde qui entrait et qui sortait.
Chaque fois qu’ils montaient, ils laissaient derrière eux du sable, la dame de l’appartement 10 du bâtiment B s’énervait, elle balayait plusieurs fois par jour, tout ce sable la rendait folle ; son mari aimait regarder l’océan, elle préférait la vue côté forêt. Tout ce sable, tout ce sable, elle s’énervait, elle balayait.
Mais il y avait toujours du sable dans les escaliers.
On ne pouvait pas faire autrement.

Quelquefois les gens qui vivaient ici, quelquefois ils ont nargué les autres. Avec leurs vues. Ils aimaient voir la mer. Et de chez eux, ils la voyaient. Ils ne pouvaient pas s’en passer. Ils ne pouvaient pas s’en passer, cette vue-là c’était un rêve, un privilège. C’était une certitude. C’était leurs vues.
On dit « imprenables », des vues imprenables, comme les forteresses.

Je suis entrée dans le premier appartement.
Elle avait choisi du beige comme couleur sur les murs du salon. Assise sur la chaise, marron assortie à la couleur du mur du salon, elle regardait la télévision. Et la mer.

Dans l’appartement jaune du deuxième étage, un homme lisait un livre, de temps en temps, il levait la tête des pages pour regarder la mer.

Dans l’appartement blanc – au dernier étage -, les stores orange se soulevaient quand les fenêtres étaient ouvertes. Le vent s’engouffrait. Les vitres n’étaient pas brisées, pas encore.
On n’imaginait pas que les vitres un jour seraient brisées. Des trous immenses au milieu des vitres.
On n’imaginait pas une chose pareille : que les vitres brisées laisseraient s’envoler les stores orange, que les morceaux de verre accrocheraient les stores orange, déchirés, que les stores orange qu’on avait accrochés – tu te souviens – seraient un jour des lambeaux.
Quelqu’un avait fait l’amour ici, les mains appuyées contre la vitre – tu te souviens.
La vitre est brisée maintenant, des morceaux sont tombés.
On a mis des barrières autour de l’immeuble, il est en cage. Il est dangereux. On ne pouvait pas imaginer que cet immeuble était dangereux.

Appartement bleu.
Enfant, il posait sa bouche sur la vitre. Il se prenait pour un poisson dans un aquarium. Avec sa langue, il dessinait sur la vitre, sa mère râlait, il laissait des traces.
Enfant, il essayait de compter les vagues, le plus de vagues possible, il s’ennuyait le dimanche en hiver alors il comptait les vagues, jusqu’à combien il arriverait à compter, il restait là, immobile, il mangeait des gâteaux, il comptait dans sa tête, sa mère se demandait bien à quoi il pensait tout ce temps à regarder par la fenêtre.
Son record : 1527 vagues. Il aurait bien aimé compter jusqu’à 2000 vagues mais quelqu’un était toujours à l’empêcher.
La nuit, quand il était resté trop longtemps devant la fenêtre à compter, il les voyait rouler, arriver, se casser, repartir, rouler encore dans sa tête. Il tanguait, il aimait cette sensation.
Son dictionnaire est tombé d’un carton pendant le déménagement. Ils ont fait ça tellement vite, quitter l’immeuble, tout vider, s’en aller, le préfet a décidé qu’il fallait s’en aller, maintenant, ça suffisait, trop de danger : tout le monde devait dégager.
Son dictionnaire est resté par terre devant le bâtiment C. La pluie l’a comme collé au sol, les pages tournent toutes seules, vers le A ou vers le Z, suivant le sens du vent. Il s’ouvre sur une page qu’on a dû regarder plus longtemps, celle avec des poissons dessinés, différentes sortes de poissons.
Il se souvenait qu’il y avait toujours des grains de sable dans les escaliers.

L’immeuble va être détruit par les autorités… les collectivités… les responsabilités. Une pancarte a été accrochée sur les barrières qui encerclent l’immeuble prisonnier.
Il est formellement interdit d’y entrer. J’ai désobéi…

Appartement vert.
Monsieur et Madame avaient assorti dans leur chambre à coucher les rideaux verts assortis au dessus de lit vert assorti aux lampes de chevet avec un abat-jour à franges, vert. La tapisserie dessinait des motifs répétitifs avec des fleurs entrelacées.
On ne fait plus du tout ce genre de papier peint de nos jours.

Quelqu’un espère une tempête. Qu’il y aurait cette tempête tellement forte, la tempête du siècle, et le vent soulèvera des vagues gigantesques, avaler la dune, creuser, creuser, des vagues furieuses qui se jetteront sur l’immeuble et l’immeuble s’écroulera. Il voudrait que la disparition de son immeuble commence comme ça : englouti. L’Atlantide.
Pas détruit en morceaux avec des pelleteuses et des grues et des engins mécaniques.
Mais avec une tempête, par K.O. de vagues et de vent. Et le sable rentrerait partout une dernière fois, sous les portes, par les vitres brisées, le sable tournoyant dans l’escalier, il y aurait du sable partout dans l’escalier.

C’est un autre appartement blanc.
Sur le mur de la chambre, une phrase est écrite, un tag : « Ici on a été heureux. »  On écrivait ces sortes d’épitaphe sur les tombes, rarement sur un mur d’appartement.
Sur un autre mur, dans un autre appartement, était inscrit une autre phrase : c’était une définition du bonheur, une explication, comment faire, le bonheur, cette satisfaction, disait la phrase, se trouvait à l’intérieur de soi alors ça ne paraissait pas compliqué de devenir heureux, on avait ça en soi, il fallait juste le savoir et peut-être s’en occuper. De ça. De soi.

Il y avait des gens qui vivaient ici. Et pour ces gens, le fait d’être heureux semblaient compter beaucoup. Être heureux de pas grand chose, des gens qui pensaient que pour être heureux, regarder la mer, c’est pas grand chose, regarder la mer tous les jours ça pourrait suffire.

Regarder la mer tous les jours, ça pourrait suffire.
Dans l’appartement orange, j’ai regardé la mer. Dans l’appartement bleu, je me suis assise, j’ai regardé la mer. Je suis entrée dans un salon, avec du bois sur les murs, j’ai regardé la mer. J’ai pensé « Si j’avais habité ici, j’aurais fait ça tout le temps, j’aurais regardé la mer tout le temps, je n’aurais rien fait d’autre. »

Il y avait des gens qui vivaient ici. Et pour ces gens, le fait d’être heureux semblaient compter beaucoup. Être heureux de pas grand chose, des gens qui pensaient que pour être heureux, regarder la mer, c’est pas grand chose, regarder la mer tous les jours ça pourrait suffire.

Un été suivi d’un été puis un autre été etc 46 fois l’été.
Il y avait des gens qui vivaient ici. 46 fois l’été avec des gens qui vivaient ici

Les derniers jours, tu l’avais constaté, tu l’avais murmuré : c’est la mer qui vous regardait. Elle léchait vos pieds, tu as dit.
Il y avait toujours du sable dans les escaliers, on ne pouvait pas faire autrement. On ne pouvait pas faire autrement.

Maintenant, tous les rideaux et tous les stores claquent à cause du vent qui s’engouffre. Presque toutes les fenêtres côté mer sont cassées, sont brisées, éventrées, le vent s’engouffre partout, le vent siffle.
La dame m’a dit « Quand il y avait des tempêtes, on ne pouvait pas dormir à cause du vent, à cause du bruit, on ne pouvait pas dormir, il fallait se cacher la tête, il fallait s’enfermer dans les toilettes, le vent était trop fort, le bruit était trop fort, on ne pouvait pas dormir. »

Au sujet de l’immeuble dangereux et prisonnier, j’ai trois obsessions.
Qu’il y avait toujours du sable dans l’escalier, toujours. J’ai imaginé une dame qui balaye pour enlever ce sable, qu’elle n’y arrivera jamais. Le sable va tout recouvrir.
Quand le vent se lève où je suis, je pense au Signal là-bas, qui craque, qui est seul, qui va mourir.
Et avoir ce paysage sous les yeux, c’était quelque chose qui pouvait suffire pour être heureux.

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Ce projet, finalement, a commencé en avril 2008. J’étais pour la première fois un auteur officiel et ma première participation dans un Salon du Livre se déroulait ici à Soulac au Palais des congrès, près du front de mer, tout près de l’immeuble Le Signal que je découvrais. J’ai alors toujours imaginé – comme une sorte de fantasme absolu – qu’un jour je regarderai l’océan depuis cet endroit, derrière une fenêtre du Signal, je verrais la mer et je pourrais écrire.
En 2013, je cherchais à louer un studio au bord d’une plage, c’était pour retrouver quelque chose de la réjouissance d’écrire qui s’était perdue du côté des aléas de l’existence. Au Signal, ce ne fut pas possible, mais de l’autre côté du front de mer, il y a un endroit où je pus habiter une semaine, d’où on voyait l’océan aussi. La réjouissance d’écrire revint avec la solitude et cette proximité des vagues. J’ai montré ce séjour ici-même (voir les Images d’un amour océanique).
Puis en novembre 2014, j’ai écrit la déambulation Au Signal nous disparaîtrons, texte publié en janvier 2015 dans le magazine Junkpage. Vous pouvez lire ici  le récit de la première exploration dans le Signal interdit et déserté par la force des choses (et du préfet) de ses habitants.

Me retrouver assise de façon clandestine derrière une fenêtre du Signal face à l’océan, presque dans l’océan, constitue une expérience forte. De celle qui déclenche encore la réjouissance de l’écriture. Quelque chose d’intarissable se dégage de ce lieu et de sa situation tragique. Il va disparaître, et en attendant le moment ultime où le Signal deviendra une sorte de ground zero, sa position d’isolement et son air planté dans le sable lui confèrent une fragilité. Cela renvoie à la fois à tout ce que ses habitants ont perdu en étant dans l’obligation de partir manu militari, mais aussi à nos propres disparitions et à nos défaites.

Ce texte répond au désir d’imaginer Le Signal en vie.


7 réflexions sur “46 fois l’été ≈ Le Signal

  1. Dommage 5h47 c’est vraiment tôt avec ce froid …mais j’ai regardé et lu depuis chez nous , sur le bassin , un peu plus bas sur la côte ..
    J’ai aimé votre texte , les images, les pensées , la vie d’avant , l’évanouissement d’aujourd’hui
    Bravo
    Florence

  2. Bonjour,
    Je suis allée ce matin pour votre projection à Soulac.
    J’ai relu votre texte tranquillement chez moi.
    C’est un très joli texte et un très joli homage pour les habitant du Signal et le Bâtiment Le Signal !

    1. La projection sur cet immeuble – qui fait tant d’ébat – était une bonne idée. En revanche, il aurait été judicieux de vérifier la véracité des informations avant de les publier …
      Les propriétaires n’ont pas eu 48 heures pour vider leur appartement mais des délais beaucoup plus longs !
      Par ailleurs, sauf quelques uns, ils connaissaient les risques d’érosion du littoral au moment de l’achat du bien, l’océan a fait son travail peut-être un peu plus vite que prévu !

      1. Je cherchais une réponse à faire et puis j’ai écouté le témoignage de cette habitante de 82 ans qui a acheté au Signal en 2005. Elle explique son départ-expulsion et sa nouvelle vie dans une maison de retraite (émission de France Culture).
        Je pense que ça suffira pour la véracité… Ce sont les 15 premières minutes de l’émission.
        http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=5045513

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