J’ai la rate qui se dilate j’ai le foie qu’est pas droit j’ai Moncoeur qui m’fait peur (9)

Récit Moncoeur – épisode 9 – avec dedans : des incertitudes, l’envie d’une clope, un président de la république, qui veut prendre ma place ?


Pour lire les épisodes précédents :  version en ligne ici / ou en version pdf (1 à 8) : RECITMoncoeur


Chapitre 9 /
Lundi 16 avril 2012. Haut-Lévèque. Chambre 436
Retour à ma chambre-cellule.
L’opération, on vient de me l’apprendre, est repoussée. Plutôt dans 15 jours ou 3 semaines. Le soulagement que j’ai ressenti au moment de l’annonce du sursis me montre à quel point j’ai peur.

Mardi 17 avril 2012. Haut-Lévèque. Chambre 436
Ce matin, je passe une échographie du foie pour vérifier ce qu’est ce nodule repéré lors du dernier scanner. (On appelle ça une découverte fortuite. Forcément, à force de chercher partout, on trouve).
Le radiologue m’explique maintenant la nécessité de passer un IRM afin de prouver à 100% qu’il s’agit d’un angiome parce que le nodule n’est pas « absolument typique » (il manque 1 critère), l’IRM confirmerait qu’il s’agit bien d’un angiome, pas nécessairement grave mais juste, voilà, il serait officiellement caractérisé d’atypique.

Je le regarde réciter les phrases absurdes, je me dis que lui, il n’a vraiment pas besoin d’IRM, je confirme, il a bien une tête de type atypique ou une tête d’angiome au choix, comme il veut, c’est lui qui sait ce qu’il vaut mieux avoir, et ce type avec sa tête de nodule à 100% atypique, là, tout de suite, il me fait chier, d’ailleurs ils me font tous chier avec leurs phrases toutes plates, leurs phrases dites d’un air évident, ils me font chier à prendre cet air, comme si tout était normal alors que depuis trois semaines plus rien du tout n’est normal, ils bavardent sur mon cas, ils font comme des petites conversations, avec des mots savants qui signifient des catastrophes, c’est quoi encore ce putain de mot utilisé à mon sujet : atypique !

Je ne veux plus qu’on me dise des mots comme ça, je veux que tout soit typique, rassurant, je veux reprendre ma vie d’avant, ou alors, si c’est comme ça désormais, si ma vie c’est là dans les hôpitaux avec des types comme ça qui annoncent le pire, le pire de pire en pire, alors ok, alors je saute par la fenêtre, voilà, on arrête tout de suite les conneries des mauvaises nouvelles, je vais sauter par la fenêtre…

Tout d’un coup, je ne sais pas ce que je vais être capable d’encaisser.
Jusqu’où je peux tenir en gardant la raison, en gardant la confiance, en gardant le calme.
Et le courage ? Jusqu’à quand je vais l’avoir ?

Je repars vers ma chambre avec un de ces « transporteurs », ceux qui vous poussent d’un endroit à l’autre. Je peux parfaitement marcher toute seule, mais je suis quand même transportée, c’est la règle.
Quelquefois, ce sont ceux avec qui on parle le plus longtemps dans la journée, ils sont intermédiaires, un peu du « dehors », ils demandent inlassablement à chacun, à chaque fois : ça va ? ça s’est bien passé ?
Ils paraissent intéressés. Ils ne font que leur travail, ils sont vraiment utiles.

Mercredi 25 avril 2012. Chez moi.
Les Allers-Retours d’ici à ma chambre 436 me perturbent.
Je doute que cette histoire soit réelle. Il ne s’agit pas de déni, mais il y a une partie de moi qui n’y croit toujours pas, pas tout le temps. Ce clivage est difficile, me laisse un peu anéantie. J’ai l’impression de mettre toute mon énergie à y croire, croire que je vais vivre cette opération impensable : le cœur ouvert et ensuite le cœur corps cousu.

Reprendre l’écriture du matin. Bof. Envie de fumer. Je ne tiens pas en place. Les nuits avec des rêves noirs, d’étranglement, de survie, de sauvetage.
Molle, stérile, je dépense de l’argent, je n’écris pas, je n’avance pas, je ne sais pas quoi faire de moi, je suis fatiguée mais je ne sais pas de quoi puisque je ne fais rien.
Je me déguise peu à peu, je donne l’illusion, je suis forte, alors que je ne suis sûre de rien : je ne sais plus du tout qui je suis.

J’ai tellement envie de fumer, comme si en fumant, j’allais remonter le temps.
Je suis devenue une diseuse de bonne aventure, je commente la vie, je lis l’avenir, je l’attends, je l’espère.

Je me regarde dans la glace. Je glisse mes doigts le long de la future trace.
« Coupée en deux » j’ai dit l’autre jour, quand j’ai compris qu’ils allaient me scier le torse.
Ils vont me couper en deux : je reste tétanisée devant la glace, toute nue, fascinée, non pas par mon corps que je trouverai beau, mais fascinée par mon corps entier, mon corps intact.

J’essaie de comprendre ce qui va avoir lieu, je n’y arrive pas du tout.

27 avril – chez moi.
Dans un des mails que mon ami Pierrot m’envoie, il écrit ça : « Il me tarde juin à cause de toi. Que ce soit passé. La pluie. L’ opération. C’est toujours toi la grande, c’est toi qui pars en éclaireuse tout le temps, regarde, moi, j’en suis à peine au divorce, et il faut que je pédale à toute vitesse chaque fois pour te rattraper et j’imagine que dans dix ans, lorsque je viendrai te confier ma trouille à la veille de mon quintuple pontage, tu m’observeras avec un sourire amusé, tu me trouveras petit joueur. »

Ce sera le 10 mai 2012.
L’opération est programmée pour le 10 mai au matin. J’intègrerai ma chambre le 8 mai avant 15h.
Ma nouvelle date anniversaire.
Anniversaire de quoi ? Je n’en sais rien…

Mercredi 2 mai 2012. Chez moi.
Difficile de se mettre à écrire. Et puis, avec le soleil qui me réchauffe, l’envie-le besoin de fumer… Il va falloir que j’arrive à me débarrasser de ce truc-là : c’est infernal.

Je me sens plutôt calme à l’approche du jour 10. Calme, mais triste.
C’est curieux, ça fait comme un chagrin, je vais abandonner quelque chose de moi…
Cette excroissance qu’on va m’enlever, est-ce que je vis avec depuis toujours ? Est-ce que c’est comme un organe qu’on ampute ? Est-ce que la tristesse vient qu’on me détache de ce bout de chair – ce n’est même pas de la chair, est-ce que c’est vivant ou mort, une pourriture ou une tentative d’exister – : qu’est-ce qu’on m’enlève exactement ?

Marquée au fer rouge, en plein centre, entre mes deux seins. A priori, ils ne seront pas touchés directement par la cicatrice, mais la peau recousue va sans doute les rendre différents.
En fait, tout sera un peu différent après…
(est-ce que je l’espère ou est-ce que je le redoute ?)
Parfois, je fantasme une nouvelle Sophie enfin réelle et courageuse et travailleuse et acharnée, une Sophie parfaite, parce qu’avec une épreuve pareille, je vais comprendre tout un tas de choses, fini la futilité de soi, fini de perdre du temps…
(parfois j’ai peur de m’effondrer, de ne pas supporter, que tout ce que j’ai réussi à gérer jusque là me revienne d’un seul coup dans la figure)
Mon pauvre corps, mon porteur d’âme, mon moteur, mon auteur.

Parce que si ça n’a aucun sens, c’est la preuve que le hasard est tout entier aux commandes. Vertigineux…

Dimanche 6 mai 2012
Sur l’écran, c’est François Hollande qui apparaît.

Le soulagement. On a des sourires grands jusqu’aux oreilles. J’ai même vu quelques larmes couler. On s’embrasse. On se serre fort. « Ça va aller maintenant, ça va aller… »
Un gars avec l’accent italien dit en riant : « Je vais enfin pouvoir parler avec mon accent, je vais enfin pouvoir entrer partout. » Un vieux tout abîmé parle de sa retraite à soixante ans : « Hollande, il a dit qu’il allait le faire. J’en ai plus que pour deux ans. »
Le champagne se mélange à la bière, on trinque : Sarkozy, c’est fini… On a du mal à y croire.

Lundi 7 mai 2012
Ce soir, je vois une psy. Je ne lui exprime rien d’important me semble-t-il, sauf que l’émotion me saisit dès que je passe la porte. Elle conclue : « C’est normal d’avoir peur. Il y a tout cet inconnu à venir. »

Après la séance, j’attends le bus pour rentrer. Je vois passer sur le trottoir d’en face une petite fille, elle doit avoir cinq ans, elle est toute seule, elle tient dans ses bras, serrée, une peluche. Il n’y a aucun adulte à proximité. Le bus arrive, je monte, je ne quitte pas des yeux la petite fille, j’achète un ticket, je ne peux pas m’empêcher de dire au chauffeur « C’est bizarre, non, cette petite fille toute seule… ». Il répond sans tourner la tête : « Si les parents s’en occupaient davantage, elle traînerait pas dehors »
(heureusement, je pense, Sarkozy, c’est fini, ça va changer, les gens vont arrêter de parler comme lui)

Je vais m’asseoir au fond du bus. Je me retourne pour la regarder encore : elle a disparu.
Et puis, je réalise.
C’est moi la petite fille perdue toute seule sur le trottoir.

Demain, c’est le 8 mai.
Demain, j’y retourne.

Demain : c’est J-2.

à suivre…

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