en plein dedans : Moncoeur (10)

Récit Moncoeur – épisode 10 – avec dedans : une drôle d’attente, l’opération, l’arrivée du pompiste, pourvu qu’on se retrouve tout à l’heure ? –


Pour lire les épisodes précédents :  version en ligne ici de 1 à 9 / ou en version pdf (1 à 8) : RECITMoncoeur


 

Chapitre 10 /

9 mai 2012. Haut-Lévèque. Nouvelle chambre : 503
Depuis le réveil, ma voix est timide, une sorte de sérieux incroyable m’a envahie.

Je ne sais plus du tout comment nommer les sentiments qui m’habitent : peut-être une concentration, ou une absence à soi.
Je n’ai jamais autant voulu arrêter de penser.

L’anesthésiste & co m’expliquent un tas de choses. D’après ce que je comprends, et c’est juste maintenant qu’on me le fait comprendre, la suite va être longue, avec toute cette rééducation à l’effort, la lenteur à bouger, le souffle court, les mouvements interdits. Je n’avais pas réalisé cette sorte d’apprentissage qui allait suivre l’opération. Re-muscler le cœur endolori, il faudra lui redonner la force de respirer à plein, ça va être ma convalescence.

Je parviens à maintenir à distance la panique par je ne sais quel moyen, ni quelle ressource. Je me souviens de mon amie Ghislaine dont j’avais partagé la chambre avant son opération d’un cancer du sein, je lui disais « : Mais comment tu fais pour ne pas hurler de peur ? » Je lui disais : « Tu es courageuse, moi je ne pourrais pas ». « Moi, à ta place, je hurlerais…», je disais. Elle m’avait répondu : « C’est pas du courage, ma jolie, c’est parce que tu n’as pas le choix. Alors tu affrontes. »
Je suis en train de comprendre. Elle a raison, on n’est pas courageux, c’est juste qu’on n’a pas le choix.

On croit jusqu’au bout que ça n’arrivera pas. Je suis à quelques heures de ce moment fou…
Tout à l’heure, dans la salle d’attente pour une radio des poumons, tous les fauteuils à la queue leu leu. Un petit garçon et moi, au milieu des vieux abandonnés, silencieux, à la chaîne.

Le ciel redevient bleu. Demain, il devrait faire très beau et chaud, comme un premier jour d’été, un jour à aller à la plage.

La vie dehors continue (parce qu’ici, on est dedans, dans un espace clos sur lui-même, avec deux clans – ceux qui restent et ceux qui sortent quand ils veulent. Je me suis adaptée, je fais partie des malades, des enfermés, je connais désormais cette sensation violente)
Dehors donc, la vie continue… J’imagine chacun, mes amis si chers, la Place du Palais qui s’agite un peu, Fred qui sert les cafés du matin, qui ne peut plus me piquer de cigarette, Christophe qui doit bosser, Charlotte qui attend des réponses importantes pour la biennale qu’elle organise et en plus c’est son anniversaire aujourd’hui, Alex va me rejoindre, il ne doit pas être encore levé, grasse matinée méritée, salutaire.

Je reçois des messages. Un beau texto de Claude C. : « Je pense – & penserai encore plus demain – à toi et te tiens les pouces pendant toute l’intervention & temps que tu ne seras pas revenue au jour. Il fera beau demain oui mais bien plus quand nous pourrons t’embrasser avec ton joli cœur remis à neuf dans un pays qui devrait être moins violent débarrassé de la vulgarité. Nous ferons une grande fête pour toi & la victoire. Je t’embrasse fort. Claude. »

Plus tard dans l’après-midi, des amis sont là. Nous sommes assis sur un banc dehors devant l’hôpital, comme une bande d’adolescents qui traîne le mercredi aprêm, sans trop savoir quoi faire à part fumer des clopes (eux) et bavarder. Mon chirurgien est descendu pour me parler, il me cherchait, au cas où, si j’ai une dernière question à lui poser avant demain.

On est tous les deux, à côté du banc, et je lui demande pour de vrai : – Vous êtes sûr qu’il faut m’opérer ?
Il sourit, il répond : – Oui, on est certain.
– Bon… D’accord, je dis.

Mais je ne peux pas m’empêcher d’espérer qu’il se trompe. Une erreur de dossier, ça arrive ?
Je remonte dans ma chambre. L’aide-soignante rase à la tondeuse les poils du sexe. Première perspective du corps soumis.
À partir de maintenant, je sers les dents : « Ça va passer, un jour ça sera un souvenir, ça va passer, comme le reste, tout passe, ça aussi, ça passera. »

Le soir, il fait doux. Avec Alex, on s’est allongés dans l’herbe, on se prend en photo en faisant des tas de grimaces, on rit, je ne crois pas qu’on se dise des phrases solennelles. Pourtant, ça aurait été mon genre, la dramaturgie.
Apparemment, j’ai réussi à m’endormir. Ils m’ont donné des calmants.

REVENUE D’AVANT, ELLE RACONTE APRÈS !

Est-ce que je vais y penser tous les ans jusqu’à la fin de mes jours à ces drôles de jours ?
Me voilà calée sur le même calendrier que les résistants.
Mes 8 et 9 et 10 mai.
Le 8, j’arrivais avec ma petite valise.
Le 9, je me demandais si on pouvait avoir un dernier de jour de sa vie comme ça, dans un hôpital.

Les gens l’avaient annoncé : Avec ce que tu vis, il y aura forcément un AVANT et un APRÈS. Et là, le 9 mai 2012, j’étais exactement dans les dernières heures du AVANT.
Le 9 mai, j’arrive au bout de ça : mon AVANT est presque fini.
Il y aura le 10 au matin, l’opération.

Et je serai dans le APRÈS.
J’y suis toujours…

Tu te souviens, mon camarade, on était allongés au soleil dans la pelouse derrière les bâtiments de l’hôpital, on rigolait… mais on avait la trouille. On attendait tranquillement que passe cette journée, mais ça faisait pas comme quand on attend le train, ça faisait pas comme quand le train va partir et que je te vois en minuscule une dernière fois sur le quai, ça faisait pas pareil cette attente-là.
Pourtant on a l’habitude, hein, de ce moment où on s’éloigne l’un de l’autre, chacun dans nos villes, dans nos vies… On a l’habitude des compte à rebours.
Mais là, on faisait semblant de se dire au revoir, prends soin de toi, on se retrouve bientôt.

La plus grande question que je me posais, le plus mystérieux au sujet du moment ultime de la toute fin du AVANT, je me demandais si j’allais pleurer. Si, la perspective d’être au bord d’un moment dont on ne peut pas être certain qu’il n’ait pas le dernier de sa vie, est-ce que j’aurais des larmes, une sorte de chagrin de la dernière minute ?

En fait, la toute fin du AVANT, c’est mon camarade qui me l’a racontée.
Moi, j’étais déjà dans les vapes, et finalement ça a dû ressembler à nos trains qui nous emportent, sauf que j’étais orange de la tête au pied à cause de la bétadine.
Depuis mon chariot, il paraît que je lui ai fait un signe de la main. J’aurais pas voulu être à sa place quand la porte battante s’est refermée et que j’ai disparu.
Si j’en n’étais pas revenue, il aurait donc eu ce dernier souvenir de moi : la peur bleue comme une orange.

Bon, voilà. Donc : APRÈS.
Aujourd’hui, ça fait même trois ans et deux mois.
Comme dans les histoires : trois ans plus tard.

Les avant/après, en fait, il y en a tout le temps.
Certains, c’est vrai, brutalement, ont un côté virage à 90° degré.
D’autres sont plus subtiles, invisibles : on dévie légèrement… comme les pentes douces. Et puis, tout d’un coup, on se réveille – comme dans la salle de réanimation – et on réalise : « Ah tiens, je suis après et je ne m’en étais pas rendue compte… »
Il y a aussi des très beaux AVANT/APRÈS. Les romantiques. Cette phrase (de Thérèse Clerc) notée sur un papier au milieu de mon fatras : « Quand l’avenir bascule, parce qu’une main s’aventure… »

– Et alors ? Ça a changé quelque chose ? me demandera l’impatient.
Oui.
Non.
On dit La vie continue.
Ça me fait une date d’anniversaire en plus.
(silence)
Ça m’a fait plonger dans mes entrailles.
– Ah… Tout de même.

COMPTE-RENDU OPÉRATOIRE (texte remis dans une enveloppe après l’opération)
Service de chirurgie cardio-vasculaire
Nom et Prénom : Poirier Sophie / Âge : 41 ans / Date : 10 mai 2012
Chirurgiens : Dr ROBERTI – Dr WROBLEWSKI
Anesthésiste : Dr TAFER
Pompiste (!) : Mr BELMUNT

Diagnostic : patiente qui a présenté un AIT de nature ischémique avec aphasie et apraxie. Un bilan cardiaque est alors réalisé. L’ETO retrouve une masse iso-échogène sur la grande valve mitrale évoquant un fibro-élastome. De même il est retrouvé une masse iso-échogène sur la face ventriculaire de la cusp non coronaire. La patiente ne garde aucune séquelle de cet AIT ischémique. Un coro-scanner a été réalisé sans anomalie notable. Le TSA est sans anomalie. Antécédent cardiovasculaire : tabagisme.

Intervention : EXERESE D’UN FIBRO-ELASTOME DE VALVE MITRALE ASSOCIÉE À UNE EXERESE DE « TUMEUR » DE LA CUPS NON CORONAIRE DE LA VALVE AORTIQUE.

Ce qu’il faut retenir de la suite du récit technique : « STERNOTOMIE MÉDIANE APRÈS AVOIR RÉALISÉ UNE INCISION CUTANÉE LA PLUS COURTE POSSIBLE »
Ça veut dire : le sternum est scié. La peau est tranchée. Le thorax écartelé.

« TEMPS D’ISCHÉMIE TOTAL : 48 MINUTES.
LE COEUR REPART SPONTANÉMENT EN RYTHME SINUSAL LENT PUIS RAPIDE. »

Quand je lis ça, à chaque fois, j’ai les larmes aux yeux. J’ai l’impression d’assister à ma naissance. Ces deux phrases sont sublimes. Je peux les lire et les relire sans me lasser.
Le mot « spontanément » employé ici de façon technique, pour dire naturellement, me réjouit.
Comme si mon cœur avait fait un choix évident : repartir.
Je n’ai pas vécu pendant 48 minutes. Mon cœur n’a pas battu pendant 48 minutes. Le temps qu’on le répare.
Mais il repart spontanément… Vous comprendrez que je lui voue depuis toute ma reconnaissance (éternelle).

Jeudi 10 mai, dans la soirée peut-être, ou la nuit. Ou c’est déjà vendredi. Service Réanimation.
J’ouvre les yeux.
Je pense : « Si j’ouvre les yeux, c’est que tout va bien. Tout s’est bien passé. »
Je les referme.

À suivre… épisode 11