J’aimerais vous dire du camarade.


Ou comme un aveu : je suis un Gilet Jaune.

Je manifeste chaque samedi possible. J’avais écrit là-dessus aux alentours de l’acte 11. Voici qu’on en est au 27.
J’entends les commerçants – je vis où ils travaillent, en plein centre – se plaindre. Je ne sais pas ce qu’il en est de leur chiffre d’affaires exactement, le mien personnellement n’est pas très florissant non plus depuis quelques mois (et je ne crois pas que les commerçants s’en inquiètent, d’ailleurs…). Bon, dans les rues piétonnes où j’habite je ne trouve pas qu’il y ait moins de monde. Ni le samedi, ni le dimanche. Disons qu’avec tous les touristes qui déambulent, ce n’est pas flagrant.
Le problème, j’ai entendu dire ça, c’est surtout pour les petits salaires, les temps partiels, les heures en plus qu’on leur fait pas faire… (Ah tiens, c’est toujours pour les « petits » que les temps sont durs, et les Gilets jaunes parlent exactement de ça, d’une justice sociale qui n’existe pas assez.)

J’ai fait un rêve : les commerçants baissaient leur rideau de 14h à 17h un gilet jaune en étendard. J’ai fait un rêve : et pourquoi pas ce rêve-là ?
J’ai fait ce rêve : il aurait peut-être suffit d’une dizaine de samedis aux commerces fermés pour que le gouvernement modifie la trajectoire. Celle qui va dans le mur.

Ce 1er mai, je n’ai pas défilé, c’est rare. Souvent, au défilé du 1er mai, je retrouve mon copain Jacques. J’ai toujours aimé y être. Celui-là, j’ai regardé de loin grâce aux photos envoyées de ma petite tribu de jaune vêtue, espérant que cette fois-ci il n’y ait ni garde à vue, ni flash-ball comme cela a déjà été le cas pour ceux que j’aime le plus au monde.

Sur deux enfants, frère et sœur, nous y sommes, côte à côte. Mon père pourtant était cadre supérieur, directeur d’une agence de publicité dans les années 90, on peut pas faire mieux en terme de capitalisme, mais il était profondément de gauche, aimait la liberté, la littérature et les voitures. C’était encore l’époque où les paradoxes ne gênaient personne, voir vous donnaient du style, t’as le look coco, coco t’as le look (1984).
Ou alors, est-ce que ça viendrait de notre grand-mère, fille de cheminot ? Pour qu’on y soit tous les deux, frère et sœur, c’est que de famille on nous aura transmis quelque chose… Et cette transmission se poursuit, puisque mon fils de 26 ans, avec nous, me guidant même à son tour, avec sa jeunesse, et les filles et garçons qui l’entourent, vers l’utopie.
Tous les samedis, comme un repas de famille. En riant, on se dit que nous, au lieu du rôti du dimanche, c’est plutôt « samedi-poulet-frites ».

L’autre samedi, lors d’un acte étrange où nous avons suivi les boulevards, c’était long, et bizarre, on marchait comme dans une ville déserte, avec quelquefois des têtes aux fenêtres, j’ai eu une altercation avec un monsieur d’un certain âge, tout dans le chic de la chemise rose, venu sur le pas de sa porte, volontairement. La foule était amassée-nassée là devant chez lui, il y avait eu des tirs de lacrymo.

Il hochait la tête en regardant ma pancarte, et comme je m’avançais vers lui en lui demandant Pourquoi vous hochez la tête ?, il me toisait et répétait ce mouvement d’adulte agacé par la bêtise d’un enfant : « Vous mélangez tout. » Pour lui, je ne comprenais rien, c’était important de sauver Notre-Dame, important ce que faisaient Arnault-Pinault-and co, il était professeur d’histoire de l’art et vraiment, je le désolais de penser si mal… Comme le ton montait, et que je parlais d’impôts et de fortune placée en Belgique, etc, il m’a dit cette phrase :
« Vous voulez prendre aux riches ce que vous ne pouvez pas vous offrir… »

Vous pouvez relire, c’est une phrase extraordinaire, on peut y puiser à foison pour se renforcer si on a le moindre doute sur ce qu’on fait le samedi habillé de jaune, elle contient en elle toute la logique ultra-libérale : le sens du mérite et de l’effort, ce goût du travail qu’ont les gens d’un certain milieu chanceux et heureux, goût souvent décuplé par le goût du capital, et cette croyance absolue que tout ce qu’ils ont est mérité et qu’ils font le bien autour d’eux.
Il a fini par la dire d’ailleurs, l’autre phrase de l’ultra-libéral : « S’il n’y avait pas les riches, vous n’auriez pas du travail. »
À côté de moi, il y avait un monsieur en gilet jaune, un vigneron, et lui aussi avec sa tribu de frère et de fils. Tous les deux, on essayait de faire entendre raison à cet homme condescendant. J’étais en colère. Je lui répondais qu’il faisait de la rhétorique, qu’il le savait bien, et qu’il était indécent.
Autre coup bas : « Il fallait faire des études, Madame… »
Quand je lui ai expliqué que j’avais fait des études, il a levé la tête : Et lesquelles ?
Je crois que je n’ai jamais été aussi ravie de dispenser mon CV : une maîtrise de lettres et une maîtrise de sciences de l’éducation, Môssieur.
Il a eu l’air surpris, et a conclu sur un : « Je suis bourgeois et fier de l’être, fils et petit-fils de médecin ! » J’aurais pu lui répondre, mais j’étais trop échauffée pour trouver la formule, qu’il n’avait pas si bien réussi que ses aïeux, Histoire de l’art, voyez-vous ça, à quoi cela peut bien servir…

Mon camarade vigneron m’a dit : « Tu l’as bien mouché avec tes diplômes. »

Et il a ajouté : « Ça se voit que lui, il n’a jamais eu peur quand les factures arrivent dans la boîte aux lettres. »

À tous les deux, nous avons tenu tête. Le bourgeois aussi ne s’est pas démonté, dans cette sorte de bravade viril qu’affectionnait Monsieur Macron, du temps où les gens n’étaient pas interdits de regarder par la fenêtre sur son passage.

Les Gilets jaunes sont décrits, ou perçus, comme des beaufs, des sans-dents, ce grand public qui a rempli les rues quand Johnny est mort, ceux qui font cuire des merguez et brûler des palettes au bord des routes, et aussi évidemment, ils sont d’extrême-droite, tendance antisémite-raciste-misogyne, ils n’ont aucune connaissance de l’histoire des luttes (ni de l’histoire de l’art, ils préfèrent les ronds-points au cathédrale, et même tague l’arc de triomphe),
Regardez comme ils sont bêtes… J’entends les phrases sur notre passage
Une révolution le samedi de 14h à 17h, ce n’est pas ça la révolution, alors j’attends la définition… J’insiste : C’est quoi la vraie révolution, la pure et belle révolution ? Celle qu’il faudrait faire plutôt que cette bataille jaune et populaire et bordélique ?

Bon. En attendant de trouver la bonne définition de la révolution, pauvres Gilets jaunes que nous sommes, il nous manque indéniablement quelque chose pour que toute une partie de gens – plus ou moins précaires comme nous – se prennent de fraternité. Comme si Gilet jaune, symboliquement, c’était passer dans un endroit social qui ne leur ressemble pas… Pas assez écolo. Trop manifestant. Pas assez instagram. Gueulard. Avec des gros mots. Moches. Qui font des fautes d’orthographe. Ploucs. Même parfois j’ai lu sur twitter « Ils sont révoltants, ça suffit ! Taisez-vous ! » Quand ils interpellent la police, avec les Suicidez-vous, « Ah non, ça c’est vraiment révoltant. Ils sont odieux ! »
Qu’on les enferme ?

Quand ils sont plutôt en noir qu’en jaune, et qu’on les regarde nous en jaune mettre le feu à des poubelles et casser des vitrines, on entend dire « Ah non, les gilets jaunes complices des violences, ça c’est trop, il y en a marre de ne pas pouvoir profiter des samedis dans la ville, la ville paisible, équitable, harmonieuse, d’habitude c’est si doux le samedi dans la ville… »
Moi, le samedi, je raconte aux plus jeunes comment est mort Malik Oussekine en 1986, en regardant passer les voltigeurs dans les rues : et que je ne pensais pas prononcer ce mot à nouveau.

J’entends aussi quelqu’un, depuis le bord de sa piscine, reprocher aux Gilets Jaunes un désir de pouvoir d’achat, de vouloir – à combien est la température de l’eau dans la piscine ? – consommer. Voilà que tout le monde aurait le droit d’acheter et de posséder, beaucoup, bio ou pas, avec brunch ou sans brunch, avec des baskets à 120 € et des billets d’avion AR 50€ Paris Venise, mais pas les Gilets jaunes, voyons, comme ils sont vulgaires à vouloir consommer…
« En tout cas, je constate que depuis 3 mois, on ne parle plus des migrants. »
Tout à coup, l’absence de réaction sur le sort des migrants (le silence de qui en plus ?) serait parce qu’on parle à la place des Gilets jaunes ?! Quelle fatigue de devoir entendre ce genre de choses, dans la bouche de gens de gauche…
Ah voilà, je m’échauffe à nouveau. Mais toutes ces phrases entendues, à faire sortir de ses gongs…

Autre point qui me fait réfléchir :
À chaque fois que je parle avec un Gilet jaune, j’attends avec inquiétude le moment où il va me dire qu’il est fan de Marine Le Pen. Qu’est-ce que je ferai alors ? Je jetterai mon gilet jaune pour aller sur le trottoir d’en face ? C’est vrai que c’est flippant de marcher avec des personnes dont on sait qu’ils ont peut-être ces idées-là, que je combats depuis si longtemps.
Mais est-ce que c’est mieux de les regarder marcher et se souder entre eux ?
Est-ce que ce n’est pas l’occasion de faire autrement ?
Est-ce que faire front avec eux contre le système largement exalté par Monsieur Macron, ce n’est pas une autre piste de front républicain ?
Aujourd’hui, je préfère être avec eux que ne pas y être du tout. Je préfère leur donner à entendre d’autres voix, d’autres mots, me mélanger – pas pour devenir comme eux, quelle bêtise de penser ça – mais pour au contraire contaminer, leur mettre un peu de gauche dans la droite… Et pour avoir lu certaines analyses, il semblerait que cet effet de mélange fasse du bien aux cerveaux habitués à penser binaire et bouc émissaire…

Cela pose mille questions d’en être et ce n’est pas facile de tenir bon quand on sent toute cette animosité envers « ces crétins de Gilets jaunes ».
C’est très inconfortable d’y aller, samedi après samedi, le jaune fluo de plus en plus caché au fond de la poche pour éviter le contrôle policier, le jaune fluo de plus en plus tabou comme sujet de conversation…

Je n’ai aucune réponse d’où tout ça va. On prend un risque, c’est vrai. Je ne peux pas vous dire si c’est une bonne révolution ou pas, je n’ai pas tellement d’expérience en révolution. Parfois, je me dis C’est de la folie cette histoire. Parfois, je me dis Je n’ai jamais vécu un truc pareil. Parfois, j’aperçois les fissures partout et je me dis Le système craque, on est sur la bonne voie. Il y a une telle intensité.

Je ne sais pas si prendre position comme je le fais là est une bonne idée… Du point de vue de la vie professionnelle notamment, de l’image « politisée » que ça donne, des clans que cela organise au fil des mois, de la radicalisation que ça fait en soi et qui grandit à voir son propre frère menotté et partir en garde à vue, à vivre la violence policière et le mépris.

Tous les samedis, je marche pour dénoncer un système ultra-libéral qui détruit les hommes et la planète, et je me fais pointer du fusil par les baqueux (de la BAC), à chaque rue, ils sont là, fiers cow-boys ultra-équipés, et je vous assure, passer devant eux est une épreuve terrible, on a peur, pour de vrai, de manifester, comme si nous étions de dangereux terroristes, des ennemis, il faudrait que vous voyez ça vraiment…
Alors, tous les samedis, avec les mille questions qu’on se pose en marchant, mes camarades Gilets Jaunes et moi campons comme on peut, ébahis, crispés, sur nos positions – puisque c’est la guerre.
Pendant ce temps, les Gilets jaunes parlent et réfléchissent, chacun à leur façon, chacun à son rythme, il va falloir s’organiser, on apprend. À être ensemble, avec nos grandes différences, unis par l’expérience passée ou présente de la peur sidérante des factures dans la boîte aux lettres, nous faisons en temps réel un vrai exercice de démocratie…

Heureusement, je lis ou j’entends des personnes de mon univers un peu intello, être touchées en profondeur comme je le suis par ce mouvement collectif de galoches la tête relevée, d’autres comme moi être touchées par ces têtes de mule en gilet jaune, et enfiler le gilet le moins chic du monde.

Et avec le langage, l’usage faussé qui en est fait par le gouvernement, au lieu de me calmer, je me radicalise encore. Quand j’entends Mr Castaner au sujet de son mensonge sur l’agression de la Salpêtrière dire à la presse : « Choisissez le terme que voulez pour qualifier ce qui a eu lieu »
Voilà que nous y sommes, jusqu’au cou, dans le langage qui fabrique du faux, qui transforme le réel en « ce que vous voulez », les mots n’ont donc plus aucune importance, c’est un ministre qui vous le dit : Choisissez les mots que vous voulez pour dire le réel…
Pour moi qui aime tant les mots, la langue si précise et si belle qui sert à expliquer qui nous sommes à l’autre et qui nous relie au monde, c’est une violence bien plus grande qu’un Fouquet’s et une cathédrale en feu, mais ça y est, c’est fait, ces hommes s’en emparent sans scrupule, en toute jouissance de leur puissance.
Et, au milieu de tout ça – mais les grenades qui explosent sur ces Gilets Jaunes qui n’arrêtent pas de chanter On est là on est là même si Macron ne veut pas On est là ! empêchent sûrement de bien entendre, – cette phrase prononcée et assumée comme un laisser-passer de bien mauvais augure : Choisissez le terme qui vous convient pour décrire l’événement.

Au fur et à mesure, le samedi, nous sommes moins nombreux. Pourquoi cette baisse dans les rangs ? Le système va-t-il mieux ? La justice sociale, vous en pensez quoi : c’est gagné ? Les médias, les commerçants, les promeneurs du samedi, tout un pan du peuple se réjouit : les Gilets Jaunes s’essoufflent… Nous manquons d’air, c’est vrai, impossible de chanter dans la fumée.
Nous sommes moins nombreux, oui, – mais alors têtes de pioche par contre – parce que nous, les Gilets jaunes, des manifestants donc, qui chantent « Pour un monde meilleur et l’honneur des travailleurs » ont peur de la police. Sont fichés tous, les uns après les autres, en garde-à-vue, blessés, asphyxiés, réellement, je ne fais pas des phrases ici, je ne fais pas la maline, mais parce que nous avons peur des Forces de l’ordre, nous baisserons les bras un par un, nous rentrerons chez nous, nous rangerons les pancartes et les Gilets jaunes…
J’espère que nous aurons la possibilité de revenir.

Je dois faire un peu moi aussi de la caricature à l’inverse, dans mon élan fraternel, peut-être trop. Des amis me l’ont fait remarqué, j’essaie de comprendre, et puis, il y a des gens qui s’engagent autrement, j’entends les raisons de chacun.
Mais le nombre compte.
Et ce train qui passe est peut-être le dernier : nous avons déjà perdu beaucoup de droit et de liberté de manifester en quelques mois…
J’ai le coeur jaune, rouge et vert, arc-en-ciel et migrant. J’ai le coeur comme ça, c’était déjà le cas avant qu’on me le découpe, il était déjà comme ça, penché à gauche, exalté, du côté des humains et du désir de justice. Mais peut-être que là, maintenant qu’on me l’a nettoyé de près, on l’entend plus fort. Surtout quand je cours le samedi parce « qu’ils chargent ».
Et aussi quand j’écris.

J’apprends de nouveaux mots : être nassée par la police. Comme les crabes dans un filet. Pour en sortir, il faut montrer ses papiers d’identité, papiers qui sont pris en photo. Et donc possiblement recevoir une amende de 135€. Ici, dans la nasse avec Philippe Poutou, rue Sainte-Catherine, courageux manifestant bordelais présent chaque samedi. Merci à lui.

Extrait du livre d’anticipation : 1984On dirait qu’il parle de M. Castaner.
« La double pensée est le pouvoir de garder à l’esprit simultanément deux croyances contradictoires, et de les accepter toutes deux. Un intellectuel du Parti sait dans quel sens ses souvenirs doivent être modifiés. Il sait, par conséquent, qu’il joue avec la réalité, mais, par l’exercice de la double pensée, il se persuade que la réalité n’est pas violée. Le processus doit être conscient, autrement, il ne pourrait être réalisé avec une précision suffisante, mais il doit aussi être inconscient. Sinon, il apporterait avec lui une impression de falsification et, partant, de culpabilité. »

Conseils de lecture
Nos cabanes, Marielle Macé
L’ère du Clash, Christian Salmon

Rédigé par sophie

Autrice et rédactrice.

(2 commentaires)

    1. C’est un exercice délicat d’écrire au milieu de l’actualité et de ses émotions-convictions… La poésie est loin de tout ça parfois, et elle manque.

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