Un rideau fermé et ouvert (25)

Je pense aux salles de théâtre vides.
Est-ce qu’il y a des fantômes qui hantent un peu malgré l’absence de personnages ?
Pour garder la forme, pour garder l’esprit ? Pour que les textes traversent les murs, pour que les applaudissements résonnent dans la salle au lieu de se perdre par dessus les toits ?
Est-ce qu’il y a des spectres, lumineux sous des feux de rampe, qui récitent de très très vieux monologues, qui s’élancent dans de très très vieilles tirades, et peut-être un chuchotement encore qui souffle du fond de son trou pour aider ces très très vieilles mémoires ?
On se demande à quoi ça ressemble la salle dans le noir.
J’aimerais m’y assoir.
Pendant que les utiles ont pris les armes et leur courage, d’autres ont dû déposer leurs costumes, leurs voix, leurs instruments, leurs mots.
J’aimerais entrer dans le lieu vide et silencieux.
Les fauteuils rouges relevés. Le grincement du mien quand je m’installe.
Je me souviens… Ou plutôt le récit qu’on m’en a fait.

La seule image qui m’appartienne est floue, je vois le plateau depuis le balcon. Il me semble que je n’ai pas l’âge de ce théâtre, Les enfants terribles, c’est au Fémina. Ce serait peut-être 1977 et alors, oui, je n’ai pas l’âge, j’ai sept ans.
Ma mère racontait toujours cette histoire : avec ma grand-mère paternelle elles ont attendu dans la rue, après la représentation, et Jean Marais est apparu en manteau de vison et, comme s’il sortait d’un rang, il s’est avancé vers ma grand-mère, lui a serré la main : « Bonjour Madame ».
Ma grand-mère avait les yeux brillants comme une midinette quand ma mère le racontait.

Peut-être que mon premier souvenir de théâtre finalement, c’est celui-là : les imaginer toutes les deux dans la rue à l’arrière d’un théâtre, l’acteur sublime en manteau de fourrure, sa voix grave, ma grand-mère admirative, ma mère fière de leur audace…
Ainsi donc, je traîne avec moi mon petit théâtre.
En attendant de revenir dans celui qui nous attend.

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(4 commentaires)

  1. Pour des raisons de sécurité mais pas que, on ne laisse jamais un plateau, une scène, dans le noir. Chaque soir après la représentation, avant de quitter le plateau (on dit fermer le plateau), on amène au milieu de la scène une ampoule sur pied qu’on appelle la servante et qui restera là, allumée, tant que la scène restera inoccupée. En Angleterre, je ne sais pas si la servante existe, je crois que oui, mais au moment de fermer le plateau on dit la phrase rituelle: laissons entrer les fantômes. On pense traditionnellement que la scène est normalement peuplée de fantômes qui s’enfuient dès que les humains sont là et qui reprennent possession de leur territoire aussitôt que les mortels sont partis. Contribution de scénographe. La bise.

    1. Oh merci beaucoup pour cette belle explication… Tu crois qu’en ce moment, il y a dans tous les théâtres du monde cette ampoule sur pied ? Imaginons-le, en tout cas. « Laissons entrer les fantômes… »

      1. De rien. Je t’assure qu’en France, dans chaque théâtre digne de ce nom, il y a en ce moment une servante allumée sur le plateau désert. Dans le reste du monde, j’en suis moins sûr. Dans « ce milieu de putes et de maquereaux (non genrés, c’est moi qui précise) » (I. Bergman), il y a des rites qui sont très délicats. Je citais la coutume anglaise à mes étudiants, quand j’enseignais la scéno. à la fac, pour leur expliquer que sur une scène, il se joue aussi des choses échappent au réel, pas de la magie ce serait trop bête, quelque chose qui échappe au réel, quelque chose de l’ordre de la croyance vacillante (pour citer Paul Veyne).

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