Sens unique (54)

Huit semaines d’une sorte de méditation pleine conscience imposée, à entrer en connexion avec l’espace-temps présent, à devenir quasiment oiseau, à lutter contre mes pulsions de tueuse en série d’escargots, à m’abimer les yeux dans le bleu du ciel, à vouloir être plume être évanescente être pensée poétique, résister aux désirs d’achat en ligne, résister au footing, résister aux rassemblements, résister aux stocks de farine…

Huit semaines à inventer jour après jour un lendemain qui ait l’air d’un autre jour, puiser loin loin en soi pour rester digne devant le miroir avec cette tête de vieille hippie et ne pas se mettre à danser sous la pluie pour invoquer des esprits meilleurs.
Huit semaines à lire des pages et des pages de philosophes intelligents et compliqués pour ne pas croire aux complots et garder les idées claires, définir pour déconstruire, analyser les champs lexicaux et craindre le pire, et la peur à brûler comme un encens, ne pas se mettre à prier ne pas s’enfuir ne pas crier ne pas paniquer…

Huit semaines à rester debout pour ne pas disparaître avec les morts égrenés chaque soir.
Et se faire : patience, tempérance. Se contenter de peu. Huit semaines à tourner dans un jardin et se persuader que c’est exaltant. Huit semaines à entendre seulement celles et ceux qu’on aime, sans les embrasser.

Huit semaines à trouver charmant une promenade en circuit fermé, à chercher du paysage là où il n’y a que des jardinets, à trouver que ça vaut la peine de célébrer la beauté d’une fleur orange au bout d’un rail, à écrire des textes avec trois fois rien.
Huit semaines avec la perspective d’un Après, peut-être un élan pour changer le monde.
Oui, parce que souvenez-vous, certains soirs, à regarder le ciel sans avion,
on s’est dit ça : Peut-être que ça va vraiment changer des choses.

Tout ça pour se retrouver comme un pion dans un jeu de morpions, posé sur une croix sur un quai de tramway.

Merde.

Photos ©Jacques Le Priol


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