Il était une fois (36)

J’ai pris des nouvelles des élèves de la classe de troisième B, d’un collège dit prioritaire.
J’ai participé cette année à un projet avec eux, qui s’est terminé brusquement le jour où le président a annoncé que le lendemain les écoles resteraient fermées. Heureusement, les élèves avaient eu le temps de faire ce joyeux voyage en Espagne. Depuis leur retour, quand on leur demandait de quoi ils avaient envie de parler, ils réclamaient du voyage, des souvenirs du voyage. Ils avaient beaucoup ri, et ils en riaient encore.
C’était contagieux leurs rires. Et la contagion qu’on risquait alors, c’était celle-là : d’avoir des fous rires avec eux.
Depuis novembre 2019, nous avions essayé ensemble quelques ateliers d’écriture. Pour beaucoup, c’était vraiment douloureux d’écrire. Et, je n’aime pas du tout faire souffrir les gens.
Avec l’un des enseignants, nous avons cherché comment sortir de ça. Et finalement, on a essayé autre chose : que l’auteur les écrive, eux. Ce qui comptait, ce n’était pas forcément qu’ils pratiquent l’écriture à tout prix, mais qu’ils approchent, qu’ils ressentent, ce qui a lieu dans la création d’un texte.
Qu’ils deviennent peut-être plutôt des héros que des prisonniers.

Alors, sous la forme d’un entretien individuel, chacun me racontait son souvenir du voyage scolaire, et je l’écoutais, puis je l’écrivais.
Dans le récit qu’ils me faisaient, je cherchais avec le co-auteur ce qui était drôle ou beau ou triste, ce qu’ils pouvaient partager, une émotion qui affleurait qu’on pouvait accentuer, une répartie amusante, parfois je proposais d’inverser le début de leur histoire et la fin pour avoir une chute plus forte, je leur demandais s’ils étaient d’accord pour que je choisisse cet angle, on organisait une dynamique, un rythme.
Tout d’un coup, on sortait aussi de cette relation bizarre d’une classe de 25 adolescents en face d’un adulte, où chacun se noie un peu, joue, se cache, se débat avec ses enjeux et le regard des autres, adulte compris. Le tête-à-tête est rare dans les collèges, et souvent quand il a lieu, il est lié à une sanction, une réprimande. Ça changeait comme situation.
Et moi, j’aimais bien cette idée d’être à leur service littéraire.

Hier, j’ai donc pris de leurs nouvelles auprès de l’enseignant : Comment ça se passe avec la classe cette école virtuelle ?
Et c’est là que je voulais en venir en expliquant tout ce préalable, à sa réponse : « Ça va, ça va, c’est pas trop mal… Même si certains ne travaillent pas, ils restent avec nous. Mais, on en a perdu deux. »

En ce moment, on perd des enfants.
Comme dans les contes terrifiants : ne trouvant plus le chemin de l’école, des enfants disparaissent.

Il m’avait raconté son sentiment de liberté. Ce premier voyage scolaire, être sans la famille pour la première fois, il avait tellement aimé. Il avait envie de repartir… C’était ça la dernière phrase de son texte. Pour qu’on ressente vraiment sa volonté, je lui avais proposé qu’on l’écrive deux fois, une fois en français, une fois en turc.
J’ai envie de repartir.
Et là, on l’a perdu.
Je pense à lui.
J’espère qu’il trouvera dans le souvenir de son désir un peu de force pour tenir.

Phnom Penh, Diamond island, Cambodge.

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(5 commentaires)

  1. Oh, même si le contexte n’est évidemment pas du tout le même, la réflexion résonne énormément avec certaines du récent Arno Bertina, « L’âge de la première passe »…

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