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Le Signal ≈ Marée du siècle ≈ vidéo de l’intervention

Par Sophie Poirier et Olivier Crouzel ≈  Intervention vidéo et audio sur le Signal à l’occasion de la « marée du siècle » de 5h15 du matin au lever du soleil, à Soulac-sur-Mer, samedi 21 mars.

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AU SIGNAL NOUS DISPARAÎTRONS*

L’auteure insiste : selon les saisons, les paysages ne disent pas les mêmes histoires ; selon les regards qu’on pose, les lieux ne provoquent pas le même frisson. *Déambulation publiée dans Junkpage n°19 – janvier 2015.

© Olivier Crouzel
© Olivier Crouzel

Finalement, elle sera triste, mon histoire. L’océan en hiver, évidemment. Mais aussi parce qu’au moment d’y aller j’ai appris que Le Signal se trouvait sous le coup d’un arrêté de péril total. Et « péril total », évidemment aussi, ça ne fera pas un happy end.

Cet immeuble m’a toujours fascinée.
Avec un fantasme : se tenir derrière une des fenêtres, voir la mer depuis l’intérieur. Il est planté dans le sable – « en première ligne ». Avec l’érosion, la première ligne est passée de la situation géographique privilégiée « vue sur la mer » au statut de catastrophe inévitable. Face au risque des forts coefficients à venir et des hivers bourrasques, le préfet a ordonné son évacuation définitive. L’immeuble est au bord de sa fin.

Soulac possède une basilique, Notre-Dame-de-la-Fin-des-Terres, en référence à cette pointe de sable qui termine le Médoc : la mer et l’estuaire, Royan de l’autre côté; Mais cette jolie évocation résonne comme une prémonition. Depuis des siècles, à Soulac, les bâtiments – et même la basilique – vont sous les dunes, puis réapparaissent ou disparaissent encore. Et, un jour, l’un d’eux, pour toujours.

Pour certains, Le Signal est une construction laide.
Ils l’appellent « la verrue » ou « la mocheté ». Moi, je l’aime.
Pas tellement pour son architecture, mais pour cette proposition que l’immeuble offrait : les yeux dans l’océan. Et je l’aimais encore plus depuis que les vagues s’en approchaient tant. Du même coup de foudre, j’ai aimé la piscine abandonnée à l’autre bout de ce front de mer, avec aussi le bâtiment tout simple du musée du Souvenir, sa porte fermée et la mitrailleuse rouillée qui vous surveille à travers le grillage. Après il y a les dunes, au milieu des morceaux de blockhaus et les pins.
Il me semble qu’on ne peut que tomber amoureux de cet urbanisme fantomatique, fané, et déserté. Soulac en hiver, ma station balnéaire oubliée, Soulac-sur-Mer sépia mon amour.

Le Signal va disparaître définitivement.
Il a même peut-être disparu au moment où vous lisez ce texte. Ses résidents ont dû partir, des procès sont en cours pour trouver des responsabilités et l’argent : qui paiera quoi… Bizarrement, on lui a donné ce nom, oui, un nom qui signifie « alerte ». Drôle d’idée. Mais en 1967, on n’a pas encore vécu le choc pétrolier : on n’avait sûrement peur de rien.
Quand il a été érigé sur la côte près de la plage de l’Amélie, Le Signal devait faire partie d’un projet plus vaste, style ensemble résidentiel. Soulac s’imaginait en Biarritz, mais les dunes ne sont pas les rochers. Le Signal est demeuré seul, avec ses six blocs de A à F et ses 72 appartements, on n’a pas construit le reste.
Depuis 1967 – bientôt cinquante ans –, certains y ont passé des vacances merveilleuses, d’autres y habitaient à l’année, des retraites face à la mer, le rêve… Moi je trouve qu’on pouvait vraiment rêver de ça, je comprends parfaitement cette attirance pour les vagues.
Mais cet immeuble ne devrait pas être là, c’est évident. Quand on le voit si près de mourir, bientôt à se dissoudre dans le paysage, il faut l’admettre : la nature et nos désirs, ça ne marche pas toujours.

Ce pathétique et fragile Signal
Ce serait trop facile de le considérer d’un air dédaigneux parce qu’il est moche, qu’il a l’air en trop et qu’évidemment il ne pouvait pas espérer l’immortalité ce pauvre bâtiment prétentieux de 6 000 tonnes poussé sur du sable et destiné à être bouffé par l’océan. Il a à dire des choses sur la beauté, c’est important les récits qu’il porte en lui. Montrons-nous attentif à ses murmures, et puis regardons-le encore un peu… Tant qu’on l’a sous les yeux. Oui, il parle. Des façons multiples que nous avons d’appréhender les événements et les atmosphères, il parle de nos désirs apparemment simples qui grandissent et prennent des dimensions orgueilleuses, il parle des poésies qui se heurtent aux absences de poésie.

Je ne sais pas pourquoi cet endroit m’émeut encore plus à présent qu’il est vide, qu’il est seul. Les hommes ne le protègent plus. Puisqu’on le sait foutu, à quoi bon…
Avec sa disparition – avant, faisons de ce grand tas de rêves un symbole, qu’il ne reste pas le signal de rien –, avec lui donc, vont s’engloutir un peu les certitudes des hommes qui croient maîtriser les paysages et les éléments.

Il est temps d’y entrer.
L’accès est interdit, mais les portes sont ouvertes… Ceux qui ont la curiosité à fleur de peau comprendront, impossible de résister à cette tentation.
Dans le premier appartement pénétré, une télé installée sur une table, en face un fauteuil ; à travers la large baie vitrée, je vois l’océan : voilà, je regarde depuis l’intérieur du Signal. Et cette mise en scène inattendue achève de me convaincre que je suis au bon endroit, celui des histoires à inventer. On dirait un décor pour un film. La dernière scène d’un road-movie ? Se cacher ici ?
Dans l’appartement 2, il y a une estrade construite devant la fenêtre. Avec deux chaises installées dessus qui ont l’air d’attendre des témoins. L’estrade sert à gagner de la hauteur : voir la mer, même assis, un appartement de passionnés.
J’avance ainsi, d’étage en étage.
Les rafales de vent ajoutent des bruits qui s’accordent au décor défait : des grincements, des sifflements, des craquements… Cinéma, ambiance Hitchcock. Je ne peux pas m’empêcher de craindre – ou je l’espère… – qu’il y aura peut-être un cadavre derrière une de ces portes.
Un film d’horreur pourrait très bien débuter dans l’appartement 10, celui avec la tapisserie verte et les lampes de chevet encore à côté du lit. Mais pas de zombie qui surgit, pas de crime… Le seul désarroi ici – c’est celui de l’abandon.

La pièce blanche
Esthétique de white cube, accentuée par les trois larges stores orange accrochés aux fenêtres. L’un d’eux, déchiré, bat au vent et traverse la vitre brisée. Hypnotique.
La vue donne le vertige. La marée haute au bord de l’immeuble. On est envahi par l’eau comme dans un bateau. L’océan invincible avance, et, contrairement à ce bateau auquel je pensai d’abord, je réalise qu’il n’y a ni mouvement, ni l’énergie d’un navire qui fendrait les vagues, qui se battrait : Le Signal immobile, et ballant, impuissant, évidemment il va perdre la bataille ! Comment n’ont-ils pas immédiatement su qu’ils se feraient engloutir ?

© Olivier Crouzel
© Olivier Crouzel

Autre bloc
D-7 : un salon tapissé d’un jaune tournesol, la chambre en rouge.
D-11 : une phrase peinte au mur : « Le bonheur, facile à identifier en soi puisqu’il n’est rien d’autre qu’un sentiment de satisfaction totale ».
Certaines fois, on se croirait presque dans un appartement prêt à louer. À quelques détails près, ceux des fouilles et des squats. D’ailleurs, d’autres fois, tout est sens dessus dessous, saccagé. Avec encore tellement d’objets abandonnés. Pourquoi certains ont-ils laissé tout ça derrière eux ? Des pantoufles, une boîte en métal avec du matériel de couture, quelques livres, des jeux, des traversins, des vêtements, des chaises, des annuaires, des placards de cuisine ouverts, le sel et le poivre sur la table de la cuisine…
Pourquoi les traces laissées ressemblent-elles à celles d’une fuite, comme si l’immeuble allait s’écrouler dans l’heure qui suit ? Je ne comprends pas vraiment comment s’est passé ce départ.

Carte postale et science-fiction
Un habitant que j’interrogeais m’a dit, sentencieux, au sujet de la nature qui fait son œuvre : « L’homme s’y prend mal depuis longtemps. Et puis Soulac a un destin comme ça, d’être recouvert. » On était devant le musée du Souvenir, juste à côté de la piscine à l’abandon et pleine de sable, qui est belle aussi avec sa mosaïque bleue à moitié visible, les plots pour plonger, numérotés, qui dépassent des herbes qui poussent dans le grand bassin. Je sais qu’aux yeux de certains cet endroit délaissé s’ajoute à la liste des hontes : « Et les touristes, que vont-ils penser ? » ai-je lu sur des blogs. Ah… pourtant, si vous saviez comme j’y suis restée longuement, là, assise, dans la réjouissance de ce décor peu ordinaire.