personnage principal : Moncoeur (3)

Récit Moncoeur – épisode 3 – avec dedans : du sang, plus de sang du tout, un pompiste, être ou ne pas être ?


Lire l’épisode 1 « C’est quoi moncoeur ? » avec dedans : aorte, coeur de boeuf, Lunel, éditeur, devenir quelqu’un d’autre ?
Lire l’épisode 2 « J’ignore : Moncoeur » avec dedans : pain de mie, bar chez Fred, une clope, être immortel ?


chapitre 3 /
Ils sont venus bien plus tard les premiers rêves « sanglants ».
Je me demandais quand arriveraient ces images de l’opération, un spectacle auquel, pourrait-on dire, je n’ai pas assisté. Mais mon inconscient ?

Ça gicle.
Mon corps transmet enfin au cerveau de quoi m’informer sur ce qui a eu lieu. Des indices.
Ça baigne, ça bouillonne.
Ce sont les doigts de ma main qu’on recoud dans mon rêve. Une vraie boucherie.
Avec du sang bien rouge de film d’horreur.

Pourtant, quand on opère le cœur, c’est exsangue. Mot étrange.
Je ne l’avais jamais utilisé de ma vie, je pense même que je ne le comprenais pas exactement. On possède tout un vocabulaire comme ça qui est irréel, flottant, qui définit des choses qu’on sait sans savoir vraiment. Pour moi, le mot exsangue en était.
Hors sang : qu’est-ce ça peut bien vouloir signifier, hein ?
À part les cadavres…

Notre cœur est rouge, comme une viande. Un cœur exsangue, c’est un cœur vide, un cœur mort. Un cœur craie.

Pour l’opérer, on le détache de votre circuit sanguin, on l’assèche en quelque sorte, puis ensuite (je l’ai lu dans le compte-rendu d’opération) (une sorte de PV ou de constat technique) (j’en reparlerai, c’est un récit unique en son genre, que j’aime beaucoup)
donc, quand le chirurgien a terminé ses réparations sur le cœur sorti de vous, pour vérifier qu’il n’y a pas de fuite, – le plombier et ses tuyaux -, on le remplit d’eau. Et puis, on re-sangue.
Le cœur reprend la belle couleur (rouge vie, rouge passion, rouge feu, rouge amour, oui ce rouge-là, celui des symboles) et le sang circule à nouveau dans votre corps.

Dans le compte-rendu, il est inscrit : « Temps d’ischémie total : 48 minutes »
Ischémie = Arrêt de la circulation sanguine dans une partie du corps ou un organe, qui prive les cellules d’apport d’oxygène.

Pendant 48 minutes, moncœur exsangue.
Pendant 48 minutes, je vis reliée à une machine, une pompe et son pilote, le pompiste. Il y a son nom dans les didascalies du compte-rendu, au même titre que le chirurgien et l’anesthésiste.

Quand je raconte cette précision du temps, il y a toujours quelqu’un pour réagir, enthousiaste et fasciné : « En fait, c’est dingue, tu as eu une vie artificielle pendant 48 minutes ! »

Oui.
Pendant 48 minutes, je ne bats pas.
Donc je ne vis pas.

De ce moment précis, et long tout de même pour un corps, je me suis interrogée : mon inconscient a-t-il veillé sur le dedans de moi, pendant que moi je n’étais pas là pour le faire ?
Mon inconscient a enregistré une scène à laquelle je n’ai pas participé :
1- Que va-t-il en faire ?
2- Quels messages vais-je recevoir de ces 48 minutes où j’ai été, comme un triptyque ou une trinité en veille : un corps qui sommeille, un esprit qui sommeille et un cœur qui sommeille ?

Et ce matin-là, on est déjà plus d’un an après, à cause de ce premier rêve plongé dans l’hémoglobine, je me suis dit : « Ok, ça y est, le spectacle commence, mon inconscient entre en scène. Ça va envoyer ! »

 

A suivre… ÉPISODE 4