Le film de Moncoeur (6)

Récit Moncoeur – épisode 6 – avec dedans : des larmes, de la bave, beaucoup de bave, mon dieu pourquoi on ne m’a pas endormie ?


Lire l’épisode 1 « C’est quoi moncoeur ? » avec dedans : aorte, coeur de boeuf, Lunel, éditeur, devenir quelqu’un d’autre ?
Lire l’épisode 2 « J’ignore : Moncoeur » avec dedans : pain de mie, bar chez Fred, une clope, être immortel ?
Lire l’épisode 3 « Personnage principal : Moncoeur » avec dedans : du sang, plus de sang du tout, un pompiste, être ou ne pas être ?
Lire l’épisode 4 « Le cerveau de Moncoeur » avec dedans : du sang, plus de sang du tout, un pompiste, être ou ne pas être ?
Lire l’épisode 5 « Tout mon corps sauf Moncoeur » avec dedans : du plomb, des chaussons, une copine avec une pile, quand est-ce que je sors ?


Chapitre 6 /
Si on découpait l’événement au lieu de moi, on aurait fini la première partie, celle de l’AVC.
C’est donc un moment qui dure une semaine, pendant lequel je crois qu’on ne saura jamais pourquoi, on me demande d’arrêter deux trucs du cocktail dit explosif surtout après 40 ans, une semaine pendant laquelle je me dis que, sans explication précise, je vais avoir peur tous les matins, celle où je m’interroge au sujet de cette zone du langage, pourquoi cette zone-là dans mon cerveau et pas celle du bricolage ou du jardinage et donc, on m’explique que c’est parce que, dans cette zone précisément et celle de la vue, les vaisseaux sont les plus petits aussi explication simple : ça se bouche là d’abord.
On tente de rassurer mon ego littéraire : « mais c’est justement parce que chez vous, cette zone est hyper-active que vous vous en êtes rendue compte. »
Ouais.

C’était la semaine bizarre. J’ai eu un truc moyen-grave, comme ça, paf, one shot, je pense que je vais vivre désormais avec de la peur, juste de la peur, que c’est fini, qu’il y aura juste la peur que ça revienne mais la peur on apprend à la gérer, voilà.

Je n’ai pas fumé, contrairement à ce que j’avais prévu de faire. Tabac présenté comme le possible coupable : ça calme. Première fois depuis l’âge de 16 ans que je ne fume pas pendant 3 jours-4 jours-5 jours-etc je compte. Presque les heures.

Alex est reparti. J’ai dit : « C’est ok, ça va aller »
J’ai encore des examens à passer, mais oui, ça va aller. Il y a bien cette fatigue, et le matin quand j’ouvre les yeux, je vérifie, je regarde, je parle, j’écris une phrase. J’aurais pû perdre ça, tout ça… et si… et si.
Je reçois un mail de Claude C., avec un extrait de poème. Quand DITRITION m’est arrivé (ou que DISTRIBUTION n’est pas arrivé), j’étais en train d’écrire sur le mur pour l’exposition Rosa Pink. Je lis les vers d’Émily Dickinson comme un résumé métaphorique de l’événement.

 “N’approche pas trop près de la Maison d’une Rose —
Les ravages d’une Brise
Ou les crues d’une Rosée
En alarment les Murs —
Ni n’essaie de lier le Papillon,
Ni ne franchis les Grilles de l’Extase —

Habiter le précaire
De la Joie est le gage —”

Donc, il y aurait la première partie de la semaine de l’AVC.
Suivi de l’épisode, fondateur et traumatisant, de l’ETO.
Ensuite, l’histoire change de direction.

Mardi 3 avril – RDV à 9h15 au Service radiologie – Rez de chaussée – Hôpital Pellegrin.
Échographie Trans-Oesophagienne : E.T.O, ils disent.

Il faut avaler une caméra.
On m’avait prescrit un calmant et on m’avait fait signer deux pages d’informations : j’aurais dû mieux lire, j’aurais dû me méfier.
On m’anesthésie la gorge à coup de cuillères d’une pâte immonde, j’avale comme une oie à gaver.
Quand vous êtes prête, dit l’infirmière (c’est-à-dire quand je n’éprouverai plus l’envie de vomir à l’approche du bâtonnet sur la langue, bien au fond). Je crois que je suis prête : elle coince ma bouche avec un protège-dent.
Et j’avale moi-même une caméra installée au bout d’un long tube. Jusqu’au cœur.

Torture.
Panique.
Étouffement.

L’infirmière m’entoure de tout son corps, me parle, me rappelle ce qu’elle m’a expliqué juste avant : Respirations, lentes, concentrées.
Sa main pour bouée de sauvetage. Je me concentre sur un petit bout de peau de sa main, que je caresse.
Pendant ce temps, la radiologue inspecte mon corps, intrusion impensable, le nez coule, les yeux, la bave.

Un instant, une folie me prend, une panique, je crois que cela ne s’arrêtera jamais. La torture doit ressembler à ça, à l’éternité d’une situation invivable, un calvaire physique mais si cette douleur disparaît tu seras mort, alors tu supportes l’insupportable. Si au lieu d’être un radiologue, cette femme était un ennemi, sans compassion, sans le minuscule bout de peau de l’infirmière à caresser, si l’objectif de cette femme était seulement d’avoir ma peau et ma parole… je pardonne à ceux qui ont avoué, à ceux qui ont sauté par des fenêtres pour en finir plutôt que de recommencer l’épreuve.

Au bout du quart d’heure d’épouvante, verdict annoné d’une voix banale : « Il y a deux tumeurs bénignes sur votre cœur, il va falloir les enlever. J’appelle immédiatement Haut-Lévèque pour vous réserver une chambre pour jeudi. Ça va aller ? »

Je lui réponds : Non.

« Non, Pas trop. Ca va pas trop aller. Là, vous êtes en train de me dire que je me fais opérer le cœur, dans deux jours… alors non, non, ça va pas trop. »

Et je pleure.
Je ne peux plus m’arrêter de pleurer.

On m’aide à rejoindre ma mère dans le hall de l’hôpital, je pleure, je la vois et je lui dis : « C’est pas grave mais c’est grave quand même. » Je pleure, je veux qu’elle vienne écouter cette histoire que raconte la radiologue avec les tumeurs bénignes et mon cœur, parce que moi je ne pourrais pas retenir, je lui dis, je vais pas me rappeler de ce qu’il faut faire. Et je pleure, je pleure.

Depuis quand n’avais-je pas pleuré ainsi ?
Avais-je déjà pleuré autant dans ma vie ?
Ma mère (en première ligne ce matin-là) dit que c’est la première fois qu’elle me voit pleurer comme ça.

J’ai pensé : voilà, ça continue, l’engrenage, ça va être de pire en pire, ça bascule.
Et puis il faut le dire aux autres. Alex : au téléphone, je n’arrive pas à retenir les sanglots.
Antoine mon fils, plus tard, j’attends : j’ai repris mon sang-froid, on plaisante.
Mon frère reste avec nous deux pour dîner : on arrive à rire.

Le soir, dans mon lit, je me demande si cette histoire est bien réelle.
Et je pleure encore.

Voilà, à partir de là, on va changer de service.
En cardiologie, c’est plus tranquille qu’en neurologie.

Avant l’opération, un répit : et j’arrête ponctuellement de chialer à cause d’un médecin qui annonce des trucs impossibles à croire.

à suivre… ÉPISODE 7