le cerveau de Moncoeur (4)

Récit Moncoeur – épisode 4 – avec dedans :  un guichet, des menottes, un trou dans le mot, est-ce vous savez quel jour on est ?


Lire l’épisode 1 « C’est quoi moncoeur ? » avec dedans : aorte, coeur de boeuf, Lunel, éditeur, devenir quelqu’un d’autre ?
Lire l’épisode 2 « J’ignore : Moncoeur » avec dedans : pain de mie, bar chez Fred, une clope, être immortel ?
Lire l’épisode 3 « Personnage principal : Moncoeur » avec dedans : du sang, plus de sang du tout, un pompiste, être ou ne pas être ?


chapitre 4 /

J’ai brûlé des étapes.
Avant le cœur, il y a eu le cerveau.

Le 27 mars à 12h15, j’ai donc fumé la fameuse cigarette devant les Urgences.
Il n’y avait pas d’attente au guichet, j’ai expliqué à l’infirmier : « depuis ce matin, quand je parle, ça fait comme des syllabes en moins, là ça va mieux, mais c’est bizarre, les blancs dans les phrases, vous voyez, peut-être que je suis folle mais vraiment quand je parle, ou quand j’écris, ça ne fait pas comme d’habitude, et vous voyez, quand même j’ai l’habitude d’écrire, et chercher ses mots ça ne fait pas comme ça, là je sais très bien quels mots je veux dire mais ça arrive autrement, peut-être que c’est rien, hein ? Juste de la fatigue… »

Je l’ai suivi gentiment, sans panique, parce que j’ai pensé que c’était pour une simple consultation.

Salle 3. En quelques minutes, des tas de questions, la perfusion, mes vêtements et mes chaussures dans un sac poubelle au fond d’un placard.
J’ai avec moi mon cahier et mon stylo. J’écris.

« Aux urgences !
Que m’est-il arrivé ce matin ? Je ne sais pas comment expliquer… je voyais ou plutôt j’avais la sensation du mot : c’était ce mot-là que je voulais écrire mais je ne pouvais pas l’écrire, je ne pouvais pas le prononcer. Toutes les syllabes se mélangeaient. Il en manquait.
Maintenant je suis là.
Quand j’étais venue voir mon père (c’était en mars aussi) (en mars 2010) il était dans la chambre 5, moi je suis dans la 3.
Je me souviens, j’avais pensé que c’était vraiment triste de finir sa vie dans des endroits aussi laids. Cette fois-là, il en était sorti. »

Le matin, il s’est passé essentiellement cet événement fondamental parmi d’autres symptômes plus subtiles : ma main et ma bouche se sont refusées à noter/à prononcer DIS-TRI-BU-TION. Je voulais, je savais, pourtant pas moyen. J’essayais d’écrire, comme quand on veut vérifier l’orthographe, mais j’écrivais DI-TRI-TION.
Ça donne une feuille de brouillon inquiétante…

Je me suis assise, la tête dans les mains.
À voix haute, j’ai dit : « Qu’est-ce qui m’arrive ? »
En littérature, une scène de ce type, l’intrusion du bizarre dans l’ordinaire, place illico le récit dans le genre « Fantastique » (exemple, Le Horla de Maupassant). Dans la vie réelle, c’est juste pas bon signe…

Ça a débuté paradoxalement comme ça : par le langage bousculé, par le mot qui manque.
Pour une histoire, c’est pas banal. Celle-ci commence par un trou.
Elle se poursuivra par quelque chose en trop. Et finira par une signature.
Une sorte de structure romanesque.

Depuis les urgences, on m’envoie passer des scanners. J’attends dans un couloir, assise avec deux flics et leur prisonnier, un grand type. Il est menotté.
Je passe un scanner à l’iode : mon premier trip.
Résultat : je change de lieu. On me déplace en ambulance.

CHU Pellegrin, service Neurologie.
On me branche des tas de fils, en plus de cette perfusion attachée à mon bras.
Inlassablement, on m’interroge : « Quel est votre nom ? Votre date de naissance ? Vous savez où nous sommes ? Quel jour on est ? Vous pouvez mettre votre doigt sur votre nez ? Vous voyez mes mains sur les côtés ? »
Je m’appelle. Je suis née. Hôpital Pellegrin. 27 mars. Il est 17h30. Oui, regardez comme je mets bien mon doigt sur mon nez, alors je peux m’en aller ?

En observation pour 48h dans une pièce délimitée en 4 box par des rideaux verts mal tirés, je suis à gauche en entrant. D’ici, je ne vois pas de fenêtre.
Je pense au livre de Sachs : « L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau ».
Tout s’est accéléré d’un seul coup.

à suivre… ÉPISODE 5