Les matinales de Moncoeur (7)

Récit Moncoeur – épisode 7 – avec dedans : des ouvriers lorrains, ma nouvelle maison, des valves, pourquoi moi  ?

Lire les épisodes précédents : C’est quoi Moncoeur ? (1), J’ignore : Moncoeur (2), Personnage principal : Moncoeur (3), Le cerveau de Moncoeur (4), Tout mon corps sauf Moncoeur (5), Le film de Moncoeur (6).


CHAPITRE 7 /
Jeudi 5 avril – Haut-Lévèque – Service Cardiologie – Chambre 436.
Premier matin.
Voilà, j’y suis.
J’apprends les rituels. 9h, et déjà tout le ramdam terminé. Tension, prise de sang, électrocardiogramme, température.
L’objectif de ma présence (dans un premier temps) est de savoir d’où me viennent ces tumeurs bénignes mais mal placées qui risquent en se détachant – ou des morceaux – de recommencer leur trajet : directement au cerveau. Pour l’instant, le reste est flou. Pour l’opération du coeur, les précisions, je ne sais pas encore…
Je n’ai même pas imaginé une seconde qu’il s’agisse de ça, le cœur ouvert, je n’y pense pas.

Sur mon lit, j’attends la suite du programme.
J’écoute la radio via mon téléphone. Les ouvriers de l’usine de Gandrange viennent de finir leur marche sur Paris depuis la Lorraine, ils sont heureux de leur défi réussi, et surtout du soutien rencontré sur leur route. Ému, l’ouvrier-marcheur-futur chômeur déclare : « Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir ». Les encouragements reçus, tous les gens au long des 300 kilomètres, cette solidarité, il ajoute : « Ça n’a pas de prix ».
Ça n’a pas de prix… Toute l’explication, l’écart, est là, contenue dans cette phrase. Ils (on) mettent (met) de la valeur aux sentiments d’espérance et d’amitié, à la chaleur humaine. En face d’eux (nous), qui ferment les usines, ceux pour qui tout a un coût.
Leur enthousiasme fait mal à entendre.

Explication limpide de l’AVC : des petits bouts de ces tumeurs bénignes installées dans le cœur (des fibroélastomes) (sorte de masses gélatineuses) qui se défont, et montent et se coincent dans le cerveau. On les enlève et on est tranquille. CQFD.
Pour l’instant, les endroits dont on me parle, je ne sais pas où ils sont. Nulle en géographie intérieure (aussi). Je crois que Colmar est en Bretagne donc la valve mitrale (je pense à migale), je ne sais pas. Quant à la valve aortique… l’aorte est une veine essentielle, la plus grosse je crois, un axe principal, cette valve doit être un portail. Les tumeurs sont posées là, sur les deux valves.

Normalement, j’aurais dû comprendre tout de suite que pour enlever ces gélatines inutiles et dangereuses, le chirurgien ne passerait ni par mes oreilles, ni par mes narines. Mais, vu qu’on est entré carrément avec une caméra dans mon corps, vu que je ne savais rien de ces valves et de leur position exacte… et sûrement, l’esprit, volontairement, regarde ailleurs quelquefois.

C’est donc dans cette chambre 436, et dans les jours qui suivent, que je vais passer de l’idée vague et effrayante d’être opérée du cœur à la certitude vertigineuse et affolante d’être opérée à cœur – ouvert.

Je reste à l’hôpital à cause des quantités d’examens qu’il faut faire pour trouver une raison à ce truc que j’ai poussé là, c’est pour ça qu’on me garde.

Un matin d’après, le rituel fini, je suis dans une salle d’attente. Je vais bien, je m’habille normalement, je suis normale, juste fatiguée, mais je ne souffre pas, ma vie pourrait continuer, j’attends donc, je regarde les affiches sur les murs, celle du cœur, un schéma, je cherche, c’est où alors cette valve ?
Je commence à comprendre…
Forcément, vu que c’est à l’intérieur du cœur à l’intérieur du corps à l’intérieur de moi, forcément ils ouvrent quelque part. Le cheminement vers la réalité des faits se construit comme ça, par bribes.

Parfois, cette histoire qui m’est arrivée me passionne. C’est un récit que je pourrais dérouler sans fin, à qui veut, comme on fait le récit des morts, le récit des accidents, le récit des manques et des chocs. Certains se taisent. D’autres – j’en suis- ont le besoin de décrire, de raconter.
Organiser le conte : pour se souvenir ou pour mettre en dehors de soi.

Paradoxe : Au moment où on voudrait ne parler que de ça (puisqu’on ne vit que ça), les gens vous disent : « Maintenant il faut oublier ». Ils vous disent : « Tu dois passer à autre chose ».
Je commence à peine, trois ans après, à passer à autre chose. (mais je suis en train d’écrire sur ça).
Passer à autre chose, comme il suffirait de déménager pour oublier son chagrin d’amour.
Comme si on était des décideurs.

Les gens m’ont dit aussi : il y aura un AVANT et un APRÈS. Les prophéties des sentences. Les évidences. Cette phrase m’a terrorisée jusqu’au réveil post-opératoire, jusqu’à ce que le APRÈS devienne le présent.
Je m’inquiétais : Qui allais-je devenir ? En quoi allais-je me transformer ? J’avais déjà mes soucis d’identité, de légitimité, de complexité, et j’allais devenir une autre ? Une autre que je n’aurais pas choisie, une autre qui allait se fabriquer pendant mon sommeil, une autre que je ne connaissais même pas…

Encore certains matins, aujourd’hui, je me réveille en ayant peur. Depuis mon lit, au bord d’un ravin. Ça dure de moins en moins longtemps. Ça devient furtif.

Samedi 7 avril 2012 – Haut-Lévèque – Chambre 436
Il est possible que je sorte tout à l’heure pour revenir mardi. Comme au pensionnat, j’ai le droit si je suis sage de rentrer chez moi le week-end, une perm ! Je laisse mes affaires dans la chambre, c’est la mienne. Pas sûre que ça soit bon signe d’avoir sa chambre réservée ici.
Hier, le médecin, est venu me voir deux fois : la première fois, je n’ai rien retenu, rien compris, seulement quelques mots. La panique en suivant, tout l’après-midi.
La deuxième fois (le soir), j’ai demandé qu’il revienne. Il était plus clair et rassurant.
À présent, je veux bien le croire, et comme lui : « être étonné si on avait à faire avec ces hypothèses-là… » (= les pires) ( c’est cet inventaire désastreux énuméré à toute vitesse qui m’a gâché tout mon après-midi)

Ce samedi matin, j’écris dans mon cahier pour faire ma gymnastique de la tête et vérifier que j’ai bien en ma possession mes syllabes.
Le médecin m’a expliqué que je pourrais – juste pas de bol – être un cas, c’est rare, ça arrive, il y en a quelques-uns par an comme vous, deux ou trois ici, avec ce truc qui a poussé, qui a priori ne grandirait pas davantage, mais c’est une menace. La gélatine fixée aux parois se détachera peut-être, ou pas, demain ou jamais, un morceau, en entier ? Il faut l’enlever. Assez vite même. Au cas où.

Je pense à l’héroïne dans L’Écume des jours, celle qui a des nénuphars qui poussent dans les poumons.
Je suis à l’hôpital en cardiologie, avec une plante carnivore au niveau du cœur, une plante qui se déplace, comme un mollusque qui se colle de parois en vaisseaux, avant d’atteindre mon cerveau et d’y rester pour toujours.

La vie nous fait vraiment vivre n’importe quoi.

à suivre…